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LE SECOND LIVRE DES ODES

ODE IIII. CONTRE LES AVARICIEUX, et ceux qui prochains de la mort bastissent

Les Odes, Pierre de Ronsard (1550)·Texte intégral, poème 26 sur 185·Livre complet →

Quand tu tiendrois des Arabes heureux,

Des Indiens les tresors plantureux,

Voire et des Rois d’Assyrie la pompe,

Tu n’es point riche, et ton argent te trompe.

Je parle à toy qui erres

Apres l’or par les terres.

Puis d’elles t’ennuyant,

La voile au mast tu guindes,

Et voles jusqu’aux Indes

La pauvreté fuyant.

Le soin meurtrier pourtant ne laisse pas

D’accompagner tes miserables pas,

Bien que par toy mainte grand’nef chargée

De lingots d’or fende la mer Egée.

Le soin qui te tourmente,

Suit le bien qui s’augmente,

Guidant de-çà de-là

Parmy les eaux ta peine,

Qui moins de biens est pleine

Quand plus de biens ell’a.

Les larges ports de Venise et d’Anvers

De tous costez de tes biens sont couverts,

Cherchez par eau, par vent et par tempeste.

D’où le Soleil hausse et baisse la teste.

Ces pierres achetées

Maintenant soient jettées

Dedans les eaux encor :

Qu’on remette en sa mine

Ceste esmeraude fine,

Ces perles et cest or.

» De peu de bien on vit honnestement :

» L’homme qui peut trouver contentement,

» N’entre-rompt point son sommeil par la crainte

» Des blez menteurs, ne par la vigne attainte.

Ton mal est incurable

Avare miserable :

Car le soin d’acquerir,

Qui sans repos t’enflame,

Engarde que ton ame

Ne se puisse guarir.

A juste droit tu es ainsi traité :

Car pour vouloir banir la pauvreté,

Tu te banis de ta maison, et changes

Ton doux pays aux regions estranges.

Mais le soin et l’envie,

Vrais bourreaux de ta vie,

Ne t’abandonnent point :

Jour et nuict ils te nuisent,

Et sur ton cœur aiguisent

L’aiguillon qui te point.

Et toy vieillard du sepulchre oublieux,

Qui jusqu’au ciel esleves en maints lieux

Palais de marbre, et ja presque mort, tasches

Fendre les rocs que tu bailles par tasches,

La terre n’est pas pleine

Seulement de ta peine,

Mais les poissons aussi

Sentent sous tes ouvrages

Assis sur les rivages,

Leur sejour retrecy.

Bien que par toy un milier de maçons

Maint gros rocher animent de façons,

Si mourras-tu, et ta maison certaine

C’est de Pluton la maison palle et vaine.

Donques avare, cesse,

Cesse avare, et delaisse

Tant de biens amasser :

Le batelier qui garde

Le Port d’enfer, n’a garde

Pour l’or te repasser.

Là Rhadamant le juge audacieux

Fait tourmenter les avaricieux,

Et le chetif que douce mort delivre,

Aise à son rang là bas il laisse vivre.

Si donq’ la riche pierre,

Tant soit d’estrange terre,

Et l’or tant recherché,

Foibles n’ont la puissance

D’oster la doleance

De leur maistre fâché :

Pourquoy l’Egypte iray-je saccager,

Pourquoy iray-je aux Indes voyager,

Changeant mon aise aux richesses lointaines

De l’Orient, quises à tant de peines ?