LE SECOND LIVRE DES ODES
ODE XXXI. DE LA FLEUR DE LA VIGNE.
Les Odes, Pierre de Ronsard (1550)·Texte intégral, poème 53 sur 185·Livre complet →
Ny la fleur qui porte le nom
D’un mois et d’un Dieu, ny la rose
Qui dessus la cuisse d’Adon
D’une playe se vit esclose :
Ny les beaux œillets empourprez
Du teint de Bellonne, ny celle
Fleurette qui parmy les prez
Du nom d’Hyacinthe s’appelle :
Ny celle, qu’Ajax enfanta
De son sang vermeil empourprée,
Lors que furieux il planta
Dans son cœur la Troyenne espée :
Ny celle, qui jaunit du teint
De la fille trop envieuse,
En voyant le Soleil atteint
D’une autre plus belle amoureuse :
Ny celle, qui desur le bord
D’une belle source azurée
Nasquit sur l’herbe, apres la mort
De la face trop remirée :
Ny les fleurons que diffama
Venus, alors que sa main blanche
Au milieu du liz enferma
D’un grand asne la roide manche :
Ny la belle fleur qui se fist
Des larmes d’Helene la belle :
Ny celle, que Junon blanchist
Du laict de sa tendre mammelle,
Quand faisant teter le Dieu Mars
Du bout de sa tine esgoutée,
Le laict qui s’escouloit espars
Fist au ciel la Voye laictée :
Ne me plaisent tant que la fleur
De la douce Vigne sacrée,
Qui de sa nectareuse odeur
Le nez et le cœur me recrée.
Quand la mort me voudra tuer
(A tout le moins si je suis digne
Que les Dieux me daignent muer)
Je le veux estre, en fleur de Vigne :
Et m’esbahis qu’Anacreon,
Qui tant a chery la vendange,
Comme un Poëte biberon,
D’elle n’a chanté la loüange.