LE SECOND LIVRE DES ODES
ODE XXX.
Les Odes, Pierre de Ronsard (1550)·Texte intégral, ode 52 sur 185·Livre complet →
Si j’aime depuis naguiere
Une belle chamberiere,
Hé, qui m’oseroit blasmer
De si bassement aimer ?
Non ! l’amour n’est point vilaine,
Que maint brave Capitaine,
Maint Philosophe et maint Roy
A trouvé digne de soy.
Hercule, dont l’honneur vole
Au ciel, aima bien Iole,
Qui prisonniere dontoit
Celuy qui son maistre estoit.
Achille, l’effroy de Troye,
De Briseïs fut la proye,
Dont si bien il s’eschaufa
Que serve elle en trionfa.
Ajax eut pour sa maistresse
Sa prisonniere Tecmesse,
Bien qu’il secoüast au bras
Un bouclier à sept rebras.
Agamemnon se vit prendre
De sa captive Cassandre,
Qui sentit plus d’aise au cœur
D’estre veincu que veinqueur.
Le petit Amour veut estre
Tousjours des plus grands le maistre,
Et jamais il n’a esté
Compagnon de majesté.
A quoy diroy-je l’histoire
De Jupiter, qui fait gloire
De se vestir d’un oiseau,
D’un Satyre, et d’un toreau,
Pour abuser noz femelles ?
Et bien que les immortelles
Soient à son commandement,
Il veut aimer bassement.
L’amour des riches Princesses
Conçoit les mesmes tristesses :
Qui veut avoir ses esbas,
Il faut aimer en lieu bas.
Quant à moy, je laisse dire
Tous ceux qui veulent mesdire,
Je ne veux laisser pour eux
En bas lieu d’estre amoureux.