LE SECOND LIVRE DES ODES
ODE XXXII. LES PEINTURES d’un Païsage.
Les Odes, Pierre de Ronsard (1550)·Texte intégral, poème 54 sur 185·Livre complet →
Tableau, que l’eternelle gloire
D’un Apelle avoü’roit pour sien,
Ou de quelqu’autre, dont l’histoire
Celebre le nom ancien,
Tant la couleur heureusement parfaite
A la nature en son mort contrefaite :
Où toute l’engence enfrongnée
Des Cyclopes laborieux
Est à la forge embesongnée,
Qui d’un effort industrieux
Haste un tonnerre, armeure de la dextre
Du plus grand fils que Saturne ait fait naistre.
Trois, sur l’enclume gemissante
D’ordre egal le vont martelant,
Et d’une tenaille pinçante
Tournent l’ouvrage estincelant :
Vous les diriez qu’ils ahanent et suent,
Tant leurs marteaux dessus l’enclume ruent.
En trois rayons de pluye torte
Tout le tonnerre est finissant,
En trois de vent qui le supporte,
Et en trois de feu rougissant :
Ores de peur, ores de bruit, et ore
D’ire et d’esclair on le polit et dore.
Les autres, deux soufflets entonnent,
Qui dans leurs grands ventres enflez
Prennent le vent, et le redonnent
Par compas aux charbons soufflez :
Le metal coule, et dedans la fournaise
Comme un estang se respand en la braise.
Un peu plus haut parmy les nues
Enflées d’un vague ondoyant,
Le pere ses fléches cognues
Darde aval d’un bras foudroyant :
Le feu se suit, et saccageant l’air, gronde,
Faisant trembler les fondemens du monde.
Entre l’orage, et la nuict pleine
De gresle martelant souvent,
Un Pilote cale à grand’ peine
Sa voile trop serve du vent :
La mer le tanse, et les flots irez baignent
De monts bossus les cordes qui se plaignent.
Les longs traits des flames grand erre
En forme de lances errans,
Lechent l’estomac de la terre
Aux bords des fleuves esclairans :
Et la forest par les vents dépessée
Egale aux champs sa perruque baissée.
A costé gauche de l’orage
Junon sa colere celant,
De Venus emprunte l’ouvrage
Son beau demy-ceint excellant :
Et le ceignant, sa force coustumiere
Tira Jupin à l’amitié premiere.
(Là les amours sont portraits d’ordre,
Celuy qui donte les oiseaux,
Celuy qui chaleureux vient mordre
Le cœur des dauphins sous les eaux :
Leandre proye à la mer inhumaine,
Pendu aux flots nouë où l’amour le meine.)
Junon tenant les mains esparses,
De son mary presse le sein :
Luy qui enfle ses veines arses
De trop d’amour dont il est plein,
Baise sa femme, et sur l’heure fait naistre
Le beau Printemps saison du premier estre.
De l’Ocean l’image empreinte
Contraint ses portraits finissans :
D’azur verdoyant elle est peinte,
Et d’argent ses flots blanchissans,
Où les dauphins aux doz courbez y nouënt,
Et sautelans à mille bonds se jouënt.
Au milieu de l’onde imprimée
Comme grandes forests, on voit
S’eslever la navale armée
Que Charles à Thunis avoit ;
Les flots batus des avirons qui sonnent,
Contre les flancs de cent barques resonnent.
Environné d’une grand’trope
Son pouvoir le rend orgueilleux,
Trainant les forces de l’Europe
Avec soy d’un bras merveilleux :
L’Espagne y est, et les peuples qui vivent
Loin dessous l’Ourse, et les Flamans le suivent.
Pres de Thunis sur le bord More,
L’Africain aveugle au danger
La mer verte en pourpre colore
Au sang du soldat estranger :
Mars les anime, et la Discorde irée
Trainant sa robe en cent lieux dessirée.
Tout au bas d’une couleur palle
Est repeint l’Empereur Romain,
Craignant nostre Roy qui egalle
Les Dieux par les faits de sa main :
Mais pour-neant : car de Henry la lance
Ja ja captif le traine dans la France.
Pâris tient ses portes décloses
Recevant son Roy belliqueur,
Une grande nuë de roses
Pleut à l’entour du chef veinqueur :
Les feux de joye icy et là s’allument,
Et jusqu’au ciel les autels des Dieux fument.