LE CINQUIESME LIVRE DES ODES
ODE V. HYMNE TRIOMPHAL d’elle-mesme.
Les Odes, Pierre de Ronsard (1550)·Texte intégral, poème 145 sur 185·Livre complet →
Qui renforcera ma vois ?
Et qui fera que je vole
Jusqu’au ciel à ceste fois
Sur l’aile de ma parole ?
Or’ mieux que devant il faut
Avoir l’estomac plus chaut
De l’ardeur qui ja m’enflame
D’une plus ardente flame :
Ores il faut que le frain,
Qui ja par le ciel me guide,
Peu serviteur de la bride
Fende l’air d’un plus grand train.
Assez Pindare a chanté
Les jeux d’Hercule et sa gloire
Et son Olivier planté
Pour refreschir la memoire
D’avoir justement du Roy
Puny la parjure foy,
Qui par folle hardiesse,
En démentant sa promesse,
Monstra qu’un foible assaillant
En vain fait braver sa force,
Quand plein d’outrages, s’efforce
D’assaillir le plus vaillant.
Mais moy hastant de mes vers
La vagabonde carriere
J’annonce par l’univers
L’honneur de ceste guerriere,
Laquelle apprise aux combas,
Ses cheveux n’ombragea pas
D’une si fresle couronne
Que celle que Pise donne :
Mais bien les environna
De sa despouille dontée,
Lors que par soy surmontée
Soymesme se couronna.
Là donque mon cher soucy,
Sus Muse, qu’on s’esvertue
De sonner bien haut icy
Comme elle s’est combatue :
Chante-moy les bataillans,
Les fors, et les moins vaillans :
Et pourquoy s’est animée
Une si estrange armée,
Et quel camp de rage espris
Vint irriter Marguerite,
Qui par le divin merite
Se fist maistresse du pris.
La Chair tentant le moyen
D’asservir l’Esprit son maistre,
Comme un mutin citoyen
Qui traistre à son Roy veut estre,
Fut celle, de qui l’erreur
Mist aux champs si grande horreur
De gens en armes horribles,
Qui de menaces terribles
Tansoient les murs, et les forts
De l’Esprit qui les desfie,
Tant son Dieu le fortifie
Pour mieux forcer les plus forts.
Là fut le Monde emplumé
De grands crestes ondoyantes,
Là fut l’Orgueil enflamé
D’esclairs d’armes flamboyantes :
Là l’escadron des Plaisirs,
Là les bandes des Desirs,
Là les bourreaux de la vie
La Convoitise et l’Envie,
Male-Bouche et la Rancœur,
Là la Gloire sumptueuse
Et l’Ire presumptueuse
Qui ne peut brider son cœur.
Là dessous les estendars
De la Chair seditieuse
Flotoient d’ordre ses soldars
D’une vague audacieuse :
Mais par-sus tous s’eslevoit
Une lance qu’elle avoit
D’Impatience ferrée,
Sur la queux d’Ire acerée,
Que droite lon voit flamer
Par la poincte, en mesme sorte
Que flambe le feu, qui porte
Un prodige sus la mer.
La maille qu’elle vestoit,
Fut de Paresse estoffée :
En lieu d’un armet estoit
D’une Vanité coifée,
Où chanceloit attaché
Le vieil timbre de Peché :
Ainsi l’horrible guerriere
Pressoit ses bandes derriere,
Et les poussoit en avant,
Ondoyans de rang comme ondes,
Ou comme les forests blondes
Des espics souflez du vent.
Elle adonc qui regardoit
Ses mains, colere de rage,
Pleine d’un feu qui l’ardoit,
Se redoubloit le courage :
Par vous (disoit-el’) mes mains,
Tant de haineux inhumains
Ce jourd’huy mordront la terre :
Par vous l’honneur de la guerre
Ja (ce dit) mien, et par vous
Martelant plus dru que foudre,
Je mettray l’Esprit en poudre,
Accablé sous moy de coups.
Sus soldars, il est saison
Qu’or’ un chacun se souvienne
De soy et de sa maison.
Là-donc, de peur qu’il n’avienne
Que nous sentions du veinqueur
La loy par faute de cœur,
Courage, Enfans, la victoire
Enrichira nostre gloire :
Autant qu’eux n’avons-nous pas
De bras, de jambes, et d’armes,
Pour repousser leurs alarmes
Par l’effort de noz combas ?
Si coüards vous estes pris,
Rien que la mort ne vous reste :
Ne craignez donc les peris
D’un butin tant manifeste :
Et bien s’ils sont plus que nous,
Le gain en sera plus dous,
Et les louanges plus grandes
D’avoir meurtry plus de bandes.
De tels mots la Chair flatoit
Les cœurs bouillans de sa bande.
Et d’une alleure plus grande
A la guerre les hâtoit.
Ja l’Esprit d’une autre part
Impatient qu’on l’assaille,
Avoit franchy son rampart
Pour devancer la bataille.
Luy de Raison acoustré,
Horrible à voir s’est monstré
Parmy les troupes menuës
Comme un foudre entre les nuës :
Et marchant à pas contez,
Arrangeoit sous sa conduite
Une longue et longue suite
De Chevaliers indontez.
L’Amour divin fut vestu
Du harnois de Resistance,
Tout engravé de Vertu,
Et redoré de Constance :
Là l’ardante Charité,
Là la simple Verité
De pres son maistre accompagne
Avec sa forte compagne
Qui suit les pas de son Roy :
Là l’antique Preud’hommie,
Là la Crainte d’infamie,
Là l’Esperance et la Foy.
Là tenoit rang la Pitié
De son guide la plus proche,
Là s’avançoit l’Amitié
Que chacun doit à son proche :
Là les Contemplations
Avecques les Passions
Que l’ame fidele endure
Pour corriger la Chair dure,
A la bataille arrivoient
File à file d’une tire,
Et mordans leurs lévres d’ire,
D’un grand branle se suivoient.
L’Esprit ore se tournant
Haste son camp magnanime :
Ores un peu sejournant
De tels aiguillons l’anime :
Amis, tentez le labeur,
Et ne pallissez de peur
Qu’une si lasche canaille
Face entreprise qui vaille,
Qui ja tremble seulement
De voir sans plus vostre face,
Tant nostre premiere audace
L’espouvante horriblement.
Ces mots finis, dans leur fort
D’un saut de course s’eslance,
Abatant le Monde mort
Au premier heurt de sa lance :
Du bond en terre donné
Ses armeures ont sonné.
Apres l’Orgueil il renverse,
Qui trepignant des pieds, verse
Un lac rouge de son flanc,
Vomissant ja froid et blesme
Du creux de la playe mesme
L’ame, le fer, et le sang.
Mortes apres il rua
Contre terre les Delices :
Les Voluptez il tua
Du coup qu’il tua les vices.
Tant de neige ne chet pas,
Quand l’air l’esparpille à bas
Pour enfariner la plaine,
Comme la terre estoit pleine
De soldars menus greslez,
Renversez sous tel orage,
Par un estrange meslage
L’un sus l’autre amoncelez.
L’Humilité s’attacha
Contre la Gloire mondaine,
Et sa lance luy cacha
Droit en ceste part, où l’aine
Se joint avecque le flanc :
Le Peché de crainte blanc
N’attendit la Repentance,
Ains evitant sa puissance
Vint, où Grace l’enserra
Dedans sa troupe hardie,
Et d’une lance brandie
Jusques au cœur l’enferra.
Un peu plus avant la Foy
Faisant branler son panache,
Les charnels loin devant soy
Foudroyoit à coups de hache :
La Loy d’un grand coup d’espieu
Profendit jusqu’au milieu
L’opiniastre Heresie,
Et la fausse Hypocrisie
En cent morceaux trançonna :
La Justice de sa pique
Si avant le Vice pique,
Que mort le desarçonna.
D’un autre costé la Chair
Comme un bras d’une montagne,
Que l’orage fait broncher
Au plus creux de la campagne,
Casse, froisse, tonne, bruit :
En ce poinct elle destruit
Les forces qu’elle rencontre :
Mais l’Esprit s’opposa contre
Son foudre trop inhumain,
Et de pres se joignant d’elle,
Effroyablement l’appelle
Seule au combat main à main.
Toy, dit-il, apres avoir
Contre mon obeyssance
Sceu tant d’armes esmouvoir,
Fuiras-tu bien ma puissance ?
Toy, qui as trahy mes lois,
Et l’honneur que tu me dois :
Toy, citoyenne mutine,
Que la Volonté divine
Ore conduit au danger,
Et souflant sur toy sa haine
D’un bras violent t’attraine
Sous les miens pour la vanger !
Ja-ja, la Chair pallissant
De peur s’escoule en la presse
Devant l’ennemy puissant
Qui ja l’espaule luy presse :
Et vouloit se repentir,
Quand l’Esprit luy fist sentir
De son homicide poincte
Le coup, où la gorge est joincte
De l’espaule au plus gros os.
Ainsi mist fin aux batailles
Elle poussant ses entrailles
D’un long ordre de sanglos.
Alors l’Esprit glorieux
De l’heur de son entreprise,
A d’un bras victorieux
La serve despouille prise :
Puis Marguerite en orna,
Et de Laurier entourna
Tout le beau rond de sa teste,
Luy consacrant la conqueste
De la Chair : car sa vertu
Seule en moyenna la gloire,
Et la fameuse victoire
Que l’Esprit en avoit eu.
JESUCHRIST à ceste-fois
Esbranlant dans sa main nuë
Le grand fardeau de la Crois,
Perçoit l’antre d’une nuë
A l’escart, pour voir ça bas
La fin de ces deux combas :
Ayant ferme souvenance
D’une fatale ordonnance,
Que l’Ame au ciel monteroit
Par une nouvelle porte,
Dont la main saintement forte
Sa chair propre donteroit.
Et lors l’Ange il appella
Qui par l’air vistement vole,
Nageant par l’air çà et là
Où le soufle sa parole :
Poste, dit-il, marche, fuy,
Huche les vents et les suy,
Laisse ramer tes aisselles,
Et glisse dessus tes ailes,
Tant que bas tu te sois veu
Dedans les champs qu’environne
La tortueuse couronne
Des monts surnommez du Feu :
Là de ta parole endors
Ceste guerriere, et le voile
De son victorieux corps
Transforme au ciel en estoile :
En-apres laisse rouler
Son idole parmy l’air,
Afin qu’en terre elle tumbe,
Et desdaignante la tumbe
Vole en France sans repos
Par la bouche de maint homme,
Sans que jamais l’an consomme
Son voler vague et dispos.
L’Ange adonques s’est lié,
Pour mieux haster sa carriere,
A l’un et à l’autre pié
L’une et l’autre talonniere,
Dont il est porté souvent
Egal aux souspirs du vent,
Soit sus la terre, ou sus l’onde,
Quand sa roideur vagabonde
L’avalle outre l’air bien loing :
Puis sa perruque divine
Coifa d’une capeline,
Prenant sa verge en son poing.
De celle il est défermant
L’œil de l’homme qui sommeille :
De celle il est endormant
Les yeux de l’homme qui veille :
De celle en l’air soustenu,
Noüa tant qu’il fust venu
Se percher sur la montagne
Qui fend la France et l’Espagne :
Mont que l’orage cruel
Bat tousjours d’une tempeste,
Tousjours en-glaçant sa teste
D’un frimas perpetuel.
De là se laissant pancher
A corps eslancé, grand erre
Fondoit en bas pour trancher
Le vent qui raze la terre,
Deçà et delà vagant,
A basses rames vogant
Ore coup sur coup mobiles,
Ore coyes et tranquilles,
Comme un oiseau qui pend bas,
Et l’aile au vent ne desplie
Quand pres des eaux il espie
Le hazard de ses apas.
Ainsi l’humble messager
Volant d’une aile subite
Glissa bassement leger
Jusqu’au corps de Marguerite :
D’elle les yeux il a clos,
Puis la chargeant sur le dos
(Comme fut l’Athenienne
Sur l’eschine Thracienne)
Haut dans l’air se surpendit
Loin-loin de la terre basse,
Et d’un long chemin repasse
Par où mesme il descendit.
Lors attacha dans les cieux
De ce corps la masse entiere :
Il luy agrandit les yeux
De rondeur et de lumiere :
Ses cheveux furent changez
En nouveaux rais allongez,
Ses deux bras et ses deux jambes
En quatre jumelles flambes :
Bref, ce fut un Astre ardant,
Lequel de là haut encores
De son aspect benin, ores
La France va regardant.
Si qu’elle avecques les feux
De l’estoille de son frere
Et des Princes ses neveux,
Bien tost oubliant sa sphere,
Viendra flamber sur l’armet
De Henry, droit au sommet,
Où l’espouventable creste
Luy flote desur la teste
Pour le guider aux dangers,
Soit de l’onde ou de la terre,
Quand les foudres de sa guerre
Perdront les Rois estrangers.
L’Ange apres dans l’univers
Chassa son errante idole,
Pour voler dessus mes vers
De l’un jusqu’à l’autre pole :
Puis d’un vol tout glorieux
Il fist monter l’ame aux cieux
(Toute pure et toute nette
Mieux luisant que sa planette)
Jusques en ce mesme lieu
Où les ans fermes demeurent
Entre ceux qui plus ne meurent
Incorporez avec Dieu.
Là le droit chemin tenant
Tu es ô Princesse, allée
Où sous tes pieds maintenant
Tu vois la terre avallée :
Tu vois sous tes pieds saillir
Le jour pour naistre et faillir,
Tu vois la mer et ses voiles,
Tu sçais le nom des estoiles :
Le froid, le vent, et le chaut
Ne te donne plus de crainte,
Toy faite nouvelle Sainte
Par les troupes de là haut.
Là sous tes pieds les saisons
Eternellement cheminent,
Là tu cognois les raisons
Des Astres qui nous dominent :
Tu esçais pourquoi le Soleil
Ore palle, ore vermeil
Prédit le vent et la pluye,
Et le serain qui l’essuye ;
Tu sçais les deux trains de l’eau,
Ou si c’est l’air qui sejourne,
Ou si la terre qui tourne,
Nous porte comme un bateau.
Tu sçais dequoy se refont
Les deux cornes renaissantes
Que la Lune ente à son front,
Et qui les fait décroissantes :
Tu vois ce grand animal,
Son rond et son nombre egal
Discordant en melodie.
Où tu es, la maladie
Ne defleure la santé :
On n’y voit rien qui desplaise,
Chacun y vit à son aise,
De nul ennuy tormenté.
Mais nous pauvres et chetifs
Icy n’avons cognoissance
Non-plus qu’enfans abortifs
Du lieu de nostre naissance :
Ains desireux de gesir
Dessous l’allechant plaisir
Des Serenes de la vie,
Jamais ne nous prend envie
(Comme au Grec) de voir un jour
La flame en l’air proumenée
Sauter sur la cheminée
De nostre antique sejour.
Si plus tost je n’ay sacré
Tes cendres à la Memoire,
Ne m’en sçaches mauvais gré,
Plus vive en sera ta gloire.
» Les arbres qui sont tardifs,
» Demeurent plus long temps vifs :
» Les fleurs tost espanouyes,
» Tost s’en-vont esvanouyes :
Et le Colosse eslevé
Qui ores le ciel menace,
En un mesme trait d’espace
Ne se vit point achevé.
Mais quel plus riche tombeau
Blanc de neige Parienne
Jadis t’eust dressé plus beau
Ceste veufve Carienne ?
Quel rocher elabouré,
Ou quel temple redoré
Pressera la renommée
De ceste tumbe animée,
Laquelle non une fois
Au jour de ses rais publiques
Redônra l’ame aux reliques
Du saint Astre Navarrois ?
Je te saluë ô l’honneur
De mes Muses, et encor
L’ornement et le bon-heur
De la France qui t’honore.
Escarte loin de mon chef
Tout malheur et tout meschef :
Preserve moy d’infamie,
De toute langue ennemie
Teinte en venin odieux :
Et fay que devant mon Prince
Desormais plus ne me pince
Le caquet des envieux.