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LE CINQUIESME LIVRE DES ODES

ODE XI.

Les Odes, Pierre de Ronsard (1550)·Texte intégral, ode 151 sur 185·Livre complet →

Bien que le reply de Sarte

Qui lave ton Alsinois,

En serpentant ne s’escarte

De mon fleuve Vandomois :

Et que les champs de ton estre

Que les Graces ont en soin,

Des champs qui me virent naistre

Ne se bornent pas de loin :

Cela pourtant n’avoit force

De m’allecher, sans avoir

Premier engoulé l’amorce

Qui pendoit de ton sçavoir :

Et non ta Sarte voisine,

Ny ton chant voisin au mien :

Nostre amitié n’estoit digne

D’un si vulgaire lien.

La Vertu fut en partie

La corde qui nous joignit,

Et la mesme sympathie

Celle qui nous estraignit :

C’est donc l’heureuse folie

Dont le ciel folastre en nous,

Non le pays qui nous lie

D’un affolement si dous.

Quoy ! celuy que la Nature

A dés enfance animé

De poësie et peinture,

Ne doit-il pas estre aimé ?

Puis que celle fureur double,

Tel double present des cieux

Volontiers les hommes trouble,

Qui sont les mignons des Dieux ?

Mais où est l’œil qui n’admire

Tes tableaux si bien portraits,

Que la Nature se mire

Dans le parfait de leurs traits ?

Où est l’oreille bouchée

De telle indocte espesseur,

Qui ne rie estant touchée

De tes vers pleins de douceur ?

Cesse donc, et ne souhéte

De t’enrichir plus de rien,

Toy qui es peintre et Poëte,

Fuy l’autre troisiesme bien :

Car si l’ardante Musique

(En t’ornant de sa vertu)

Jointe aux deux autres te pique,

Bons Dieux, que deviendrois-tu ?

Ton ame fuyant la peine

Dont tu serois agité,

S’eschapperoit, toute pleine

De tant de divinité :

Et ses passions nouvelles

Aux deux flancs luy bouteroient,

Pour la mieux haster, des ailes

Qui par l’air l’emporteroient.

Vrayment Dieu qui tout ordonne

Sans estre forcé d’aucun,

Le beau present qu’il te donne,

Ne donne pas à chacun.

Aussi sa sainte pensée

Designant ce monde beau,

A sa forme commencée

Sur le dessein d’un tableau :

Le variant en la sorte

D’un portrait ingenieux,

Où maint beau trait se rapporte

Pour mieux resjouyr les yeux.

Soi donque seur pour ne craindre

Que la Mort en te pressant

Puisse ton renom estaindre

Avec le corps perissant.

Vaines seroient ses alarmes,

En vain l’arc elle band’roit,

Toy, tenant au poing les armes

A t’en servir si a-droit :

Car le pincel et la plume,

A qui les sçait bien ruer,

Ont usurpé la coustume

De la Mort mesmes tuer.

Jan Second, de qui la gloire

N’ira jamais defaillant,

Eut contre elle la victoire

Par ces armes l’assaillant :

Dont la main industrieuse

Animoit joyeusement

La carte laborieuse,

Et la table egalement :

Et duquel les Baisers ores,

Pour estre venus du ciel,

En ses vers coulent encores

Plus doux que l’Attique miel.

Mais, ô Denizot, qui est-ce

Qui peindra les yeux traitis

De Cassandre ma Déesse,

Et ses blonds cheveux tortis ?

Lequel d’entre vous sera-ce,

Qui pourroit bien colorer

La majesté de sa grace

Qui me force à l’adorer ?

Et ce front dont elle abuse

Ce pauvre Poëte amant,

Son ris (ains une Meduse)

Qui tout me va transformant ?

Amour, qui le cœur me ronge

Pour redoubler mon esmoy,

Ceste nuict trois fois en songe

L’a faite apparoistre à moy :

Mais la cruelle accoustumée

De me tromper trop souvent,

S’enfuit comme une fumée

Qui se jouë avec le vent.