LE CINQUIESME LIVRE DES ODES
ODE XIII.
Les Odes, Pierre de Ronsard (1550)·Texte intégral, ode 153 sur 185·Livre complet →
Je veux, Muses aux beaux yeux,
Muses mignonnes des Dieux,
D’un vers qui coule sans peine
Loüanger une fonteine.
Sus donq, Muses aux beaux yeux,
Muses mignonnes des Dieux,
D’un vers qui coule sans peine
Loüangeon une fonteine.
C’est à vous de me guider,
Sans vous je ne puis m’aider,
Sans vous, Brunettes, ma lyre
Rien de bon ne sçauroit dire.
Mais, Brunettes aux beaux yeux,
Brunes mignonnes des Dieux,
S’il vous plaist tendre ma lyre
Et m’enseigner pour redire
Les vers que dits vous m’aurez,
Lors, Brunettes, vous m’oirez
A noz Françoises oreilles
Chanter voz douces merveilles.
O beau crystal murmurant,
Que le ciel est azurant
D’une belle couleur bleuë,
Où ma Dame toute nue
Lava son beau teint vermeil
Qui retenoit le Soleil,
Et sa belle tresse blonde,
Tresse aux Zephirs vagabonde
Comme Cerés esmouvant
La sienne aux souspirs du vent :
Tresse vrayment aussi belle
Que celle d’Amour, ou celle
Qui va de crespes reflos
Frappant d’Apollon le dos.
C’est toy belle Fontenette,
Où ma douce mignonnette
A miré ses deux beaux yeux,
Ainçois deux Astres des cieux,
Que la gaye Paphienne,
La brunette Cyprienne
Sur ceux des Graces lou’roit,
Et pour siens les avou’roit,
Tant leur mignotise darde
D’amour à qui les regarde.
C’est toy qui dix mille fois
As relavé les beaux doits
De ma douce mignonnette
Dedans ta douce ondelette :
Doits qui en beauté veincus
Ne sont de ceux de Bacchus,
Tant leurs branchettes sont pleines
De mille rameuses veines,
Par où coule le beau sang
Dedans leur yvoire blanc :
Yvoire où sont cinq perlettes
Tresluisantement greslettes,
Ornans les bouts finissans
De cinq boutons fleurissans.
C’est toy douce Fontelette,
Qui dans ta douce ondelette
As baigné ses deux beaux piez,
Piez de Thetis deliez :
Et son beau corps qui resemble
Aux liz et roses ensemble :
Corps, qui pour l’avoir veu nu
M’a fait Acteon cornu,
Me transformant ma nature
En sauvagine figure :
Mais de ce mal ne se deut
Mon cœur, puis qu’elle le veut.
C’est toy, douce Fontelette,
Dont la mignarde ondelette
A cent fois baisé les brins
De ses boutons cinabrins,
De ses lévres pourperées,
De ses lévres nectarées,
De ses roses de qui sort
Le ris qui cause ma mort.
C’est toy, qui laves sa hanche,
Sa gréve, et sa cuisse blanche,
Et son qui ne fait encor
Que se friser de fils d’or.
C’est toy, quand la porte-flame,
La Chienne du ciel enflame
Le monde de toutes pars,
Qui vois les membres espars
De ma Dame sur ta rive,
Lors que sur l’herbette oisive
Le somme en ses yeux glissant
Flatte son corps languissant :
Et lors que le vent secouë
Son sein, où pris il se jouë,
Et le fait d’un doux soufler
R’elenter, et puis r’enfler :
Elle dessus ton rivage
Resemblant un bel image
Fait de porphire veineux,
S’il ne fust que ses cheveux
La descouvrent sur ta rive
Estre quelque Nymphe vive :
Et que les oiseaux perchez
De leurs cols demi-panchez
En re-jargonnant l’espient,
Et de se tenir s’oublient
Sur la branche, tant l’ardeur
De ses yeux brusle leur cœur,
Et trepignans dedans l’arbre,
Font dessus son sein de marbre
Escouler dix mille fleurs,
Fleurs de dix mille couleurs,
Qui tombent d’une eau menue
Dessus sa poitrine nue,
Si bien qu’on ne peut sçavoir
A la voir, et à les voir,
Laquelle, ou de la fleurette,
Ou d’elle, est la plus douillette.
Vrayment crystal azuré,
Crystal gaiment emmuré
D’une belle herbe fleurie,
Pour avoir fait à m’amie
Un doux chevet de ton bord
Quand languissante elle dort :
Je t’asseure ondette chere,
Que jamais, ainsi qu’Homere,
Noire ne t’appelleray,
Mais tousjours je te lou’ray
Pour claire, pour argentine,
Pour nette, pour crystaline :
Et te suppli’ de vouloir
Ains qu’entrer dedans le Loir
D’une course serpentiere,
Recevoir l’humble priere
Que je fay dessus tes flos,
Et recevoir en ton los
Ces liz et ces belles roses
Que je verse à mains décloses
Avec du miel et du lait
Dessus ton sein ondelet,
Et ces beaux vers que j’engrave
Au bord que ton onde lave.
Fille à Thetis, desormais
Puisses-tu pour tout jamais
Plus qu’argent estre luisante,
Et que la Chienne cuisante
Jamais dedans ton vaisseau
Ne face tarir ton eau.
Tousjours les belles Naiades,
Oreades, et Dryades
S’entre-serrans par les mains,
Jointes avec les Sylvains
Puissent rouër leurs carolles
Autour de tes rives molles,
Et Pan trepignant menu
De son argot mi-cornu,
Guide le premier la dance
Au doux son de la cadance.
Jamais le lascif troupeau,
L’aignelet et le chévreau
Ne broutent tes rives franches,
Ne jamais fueilles ne branches
Ne puissent troubler ton fond
Tombant d’enhaut sur ton front,
Fond, en qui ma Cytherée
A sa face remirée :
Ne jamais quelque Roland
Espoint d’amour violant
Ne honnisse ta belle onde,
Mais sans cesse vagabonde
Caquetant sur ton gravois
D’une flo-flotante vois
Tousjours sa course verrée
Se joigne à l’onde Loirée.
Mais adieu Fontaine, adieu,
Tressaillante par ce lieu
Vous courez perpetuelle
D’une course perennelle,
Vive sans jamais tarir :
Et je doy bien tost mourir,
Et je doy bien tost en cendre
Aux champs Elysez descendre,
Sans qu’il reste rien de moy
Qu’un petit je ne sçay quoy,
Qu’un petit vase de pierre
Cachera dessous la terre.
Toutefois, ains que mes yeux
Quittent le beau jour des cieux,
Je vous pri’ ma Fontelette,
Ma doucelette ondelette,
Je vous pri’, n’oubliez pas
Dés le jour de mon trespas
Contre voz rives de dire,
Que Ronsard dessus sa lyre
N’a vostre nom desdaigné :
Et que sa Dame a baigné
Sa belle peau doucelette
Dans vostre belle ondelette.