Classiques.app

LE CINQUIESME LIVRE DES ODES

ODE XIIII.

Les Odes, Pierre de Ronsard (1550)·Texte intégral, ode 154 sur 185·Livre complet →

Nicolas, faison bonne chere

Tandis qu’en avons le loisir,

Trompon le soin et la misere,

Ennemis de nostre plaisir.

Purgeon l’humeur qui nous enflame

D’avarice et d’ambition :

Ayon Philosophes une ame

Toute franche de passion.

Chasson le soin, chasson la peine,

Contentons nous de nostre rien :

Quand nostre ame sera bien saine,

Tout le corps se portera bien.

Une ame de biens affamée

Nous perd le sens et la raison :

Il ne faut qu’un peu de fumée

Pour noircir toute la maison.

Faire conqueste sur conqueste

De biens amassez sans propos,

Ce n’est que nous rompre la teste,

Et ne trouver jamais repos.

J’ay raclé de ma fantaisie

Le monde au visage eshonté,

Pour vacquer à la Poësie

Quand j’en auray la volonté.

Voilà le bien que je desire,

Sans plus en vain me tourmenter :

Desormais sera mon Empire

Que sçavoir bien me contenter.

Quand ta fiévre, dont la memoire

Me fait encores frissonner,

Ne t’auroit apprins qu’à bien boire,

Tu ne la dois abandonner.

A toutes les fois que l’envie

Te prendra de boire, reboy :

Boy souvent, aussi bien la vie

N’est pas si longue que le doy :

C’est un grand bien d’estre hydropique,

Et d’eaux s’enfler la ronde peau :

Des Elemens le plus antique

Et le meilleur, est-ce pas l’eau ?

Non seulement la maladie

Qui nous surprend par ses efforts,

Ne rend nostre masse estourdie,

Enervant les forces du corps :

Mais elle trouble, la cruelle,

Nostre esprit qui nous vient des cieux :

Il n’y a part qui ne chancelle,

Quand les hommes deviennent vieux.

Puis la mort vient, la vieille escarse :

Alors un chacun se repent

Que mieux il n’a joué sa farce :

Mais bon-temps à Dieu t’y command.