LE CINQUIESME LIVRE DES ODES
ODE XVI.
Les Odes, Pierre de Ronsard (1550)·Texte intégral, ode 156 sur 185·Livre complet →
» Nous ne tenons en nostre main
» Le temps futur du lendemain :
» La vie n’a point d’asseurance :
» Et pendant que nous desirons
» La faveur des Rois, nous mourons
» Au milieu de nostre esperance.
L’homme apres son dernier trespas
Plus ne boit ne mange là bas,
Et sa grange qu’il a laissée
Pleine de blé devant sa fin,
Et sa cave pleine de vin
Ne luy viennent plus en pensée.
Hé, quel gain apporte l’esmoy !
Va Corydon, appreste moy
Un lict de roses espanchées :
Il me plaist pour me desfâcher,
A la renverse me coucher
Entre les pots et les jonchées.
Fay moy venir d’Aurat ici,
Fais y venir Jodelle aussi,
Et toute la Musine troupe :
Depuis le soir jusqu’au matin
Je veux leur donner un festin,
Et cent-fois leur pandre la coupe.
Verse donq, et reverse encor
Dedans ceste grand’ coupe d’or,
Je vais boire à Henry Estienne,
Qui des enfers nous a rendu
Du vieil Anacreon perdu
La douce lyre Teïenne.
A toy gentil Anacreon
Doit son plaisir le biberon,
Et Bacchus te doit ses bouteilles :
Amour son compagnon te doit
Venus et Silene qui boit
L’Esté dessous l’ombre des treilles.