LE CINQUIESME LIVRE DES ODES
ODE XVIII.
Les Odes, Pierre de Ronsard (1550)·Texte intégral, ode 157 sur 185·Livre complet →
Mon Choiseul, leve tes yeux,
Ces mesmes flambeaux des cieux,
Ce Soleil, et ceste Lune
C’estoit la mesme commune
Qui luisoit à noz ayeux.
» Mais rien ne se perd là haut,
» Et le genre humain defaut
» Comme une rose pourprine,
» Qui languist dessus l’espine
» Si tost qu’elle sent le chaut.
» Nous ne devons esperer
» De tousjours vifs demeurer,
» Nous, le songe d’une vie :
» Qui, bons Dieux ! auroit envie
» De vouloir tousjours durer ?
Non, ce n’est moy qui veut or’
Vivre autant que fist Nestor :
Quelle plaisir, quelle liesse
Reçoit l’homme en sa vieillesse,
Eust-il mille talens d’or ?
L’homme vieil ne peut marcher,
N’ouyr, ne voir, ny mascher :
C’est une idole enfumée,
Au coin d’une cheminée,
Qui ne fait plus que cracher.
Il est tousjours en courrous :
Bacchus ne luy est plus doux,
Ny de Venus l’accointance :
En lieu de mener la dance
Il tremblote des genoux.
Si quelque force ont mes vœux,
Escoutez Dieux, je ne veux
Attendre qu’une mort lente
Me conduise à Rhadamante
Avecques des blancs cheveux.
Aussi je ne veux mourir
Ores que je puis courir,
Ouyr, parler, boire, rire,
Danser, jouer de la lyre,
Et de plaisirs me nourrir.
Ah ! qu’on me feroit grand tort
De me trainer voir le bord
Ce jourd’huy du fleuve courbe,
Qui là bas reçoit la tourbe
Qui tend le bras vers le port !
» Car je vis : et c’est grand bien
» De vivre, et de vivre bien,
» Faire envers Dieu son office,
» Faire à son Prince service,
» Et se contenter du sien.
Celuy qui vit en ce point,
Heureux, ne convoite point
Du peuple estre nommé, Sire,
D’adjoindre au sien un Empire,
De trop d’avarice espoint.
Celuy n’a soucy quel Roy
Tyrannise sous la loy
Ou la Perse, ou la Syrie,
Ou l’Inde, ou la Tartarie :
Car celuy vit sans esmoy :
Ou bien s’il a quelque soin,
C’est de s’endormir au coin
De quelque Grotte sauvage,
Ou le long d’un beau rivage
Tout seul se perdre bien loin.
Et soit à l’aube du jour,
Ou quand la nuict fait son tour
En sa charrette endormie,
Se souvenant de s’amie,
Tousjours chanter de l’amour.