LE CINQUIESME LIVRE DES ODES
ODE XX.
Les Odes, Pierre de Ronsard (1550)·Texte intégral, ode 159 sur 185·Livre complet →
Puis que tost je doy reposer
Outre l’infernale riviere,
Hé, que me sert de composer
Autant de vers qu’a fait Homere ?
Les vers ne me sauveront pas
Qu’ombre poudreuse je ne sente
La main Rhadamante là bas
S’elle est bien legere ou pesante.
Je pose le cas que mes vers
De mon labeur en contr’eschange,
Dix ou vingt ans par l’univers
M’apportent un peu de louange :
Que faut-il pour la consumer,
Et pour mon livre oster de terre,
Qu’un feu qui le vienne allumer,
Ou qu’un esclandre de la guerre ?
Suis-je meilleur qu’Anacreon,
Que Stesichore, ou Simonide,
Ou qu’Antimache, ou que Bion,
Que Philete, ou que Bachilide ?
Toutefois bien qu’ils fussent Grecs,
Que leur servit ce beau langage,
Puis que les ans venus apres
Ont mis en poudre leur ouvrage ?
Donque moy qui suis nay François,
Faiseur de rimes maternelles,
Hé ! doy-je esperer que ma vois
Surmonte des siecles les ailes ?
Non-non, il vaut mieux, Rubampré,
Son age en trafiques despendre,
Ou devant un Senat pourpré
Pour de l’argent sa langue vendre,
Que de suivre l’ocieux train
De ceste pauvre Calliope,
Qui tousjours fait mourir de fain
Les meilleurs chantres de sa trope.