LE CINQUIESME LIVRE DES ODES
ODE XXIIII.
Les Odes, Pierre de Ronsard (1550)·Texte intégral, ode 163 sur 185·Livre complet →
La belle Venus un jour
M’amena son fils Amour,
Et l’amenant me vint dire :
Escoute mon cher Ronsard,
Enseigne à mon enfant l’art
De bien jouër de la lyre.
Incontinent je le pris,
Et soigneux, je luy appris
Comme Mercure eut la peine
De premier le façonner,
Et de premier en sonner
Dessus le mont de Cyllene :
Comme Minerve inventa
Le haut-bois, qu’elle jetta
Dedans l’eau toute marrie :
Comme Pan le chalumeau,
Qu’il pertuisa du roseau
Formé du corps de s’amie.
Ainsi pauvre que j’estois,
Tout mon art je recordois
A cest enfant pour l’apprendre :
Mais luy comme un faux garson,
Se moquoit de ma chanson,
Et ne la vouloit entendre.
Pauvre sot, ce me dist-il,
Tu te penses bien subtil !
Mais tu as la teste fole
D’oser t’egaler à moy,
Qui jeune en sçay plus que toy
Ny que ceux de ton escole.
Et alors il me sourit,
Et en me flatant m’apprit
Tous les œuvres de sa mere,
Et comme pour trop aimer
Il avoit fait transformer
En cent figures son pere,
Il me dist tous ses attraits,
Tous ses jeux, et de quels traits
Il blesse les fantasies
Et des hommes et des Dieux,
Tous ses tourmens gracieux,
Et toutes ses jalousies.
Et me les disant, alors
J’oubliay tous les accors
De ma lyre desdaignée,
Pour retenir en leur lieu
L’autre chanson que ce Dieu
M’avoit par-cœur enseignée.