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LE CINQUIESME LIVRE DES ODES

ODE XXV. A ANDRÉ THEVET ANGOULMOISIN.

Les Odes, Pierre de Ronsard (1550)·Texte intégral, poème 164 sur 185·Livre complet →

Hardy celuy qui le premier

Vit au bois le pin montaignier

Inutile sur la racine,

Et qui le tranchant en un tronc,

Le laissa secher de son long

Dessus le bord de la marine :

Puis sec des rayons de l’Esté,

Le sia d’un fer bien denté,

Le transformant en une hune,

En mast, en tillac, en carreaux,

Et l’envoya dessus les eaux

Servir de charrette à Neptune.

Thetis qui tousjours avoit eu

D’avirons le doz non batu,

Sentit des playes incognuës :

Et maugré les vents furieux,

Argon d’un art laborieux

Sillonna les vagues chenuës.

Sous la conduite de Tiphis

L’entreprise (ô Jason) tu fis

D’acquerir la laine dorée,

Avec quarante Chevaliers

En force et vertu les premiers

De toute la Grece honorée.

Les Tritons qui s’esbahissoient

De voir ta navire, poussoient

Hors de la mer leurs testes blondes,

Et les Phorcydes, d’un long tour

En carolant tout à l’entour

Portoient ta nef dessus les ondes.

Orphé dessus la prouë estoit,

Qui des doigts son luth pincetoit,

Et respondoit à la navire,

Laissant des aiguillons ardans

Aux cœurs de ces preux, accordans

L’aviron au son de la lyre.

Or si Jason a tant receu

De gloire pour avoir deceu

Une jeune enfante amoureuse,

Pour avoir d’un dragon veillant

Charmé le regard sommeillant

Par une force monstrueuse :

Et pour n’avoir passé sinon

Qu’un fleuve de petit renom,

Qu’une mer qui va de Thessale

Jusqu’aux rivages Medeans,

A mérité des anciens

Un honneur qui les Dieux egale :

Combien Thevet au pris de luy

Doit avoir en France aujourd’huy

D’honneur, de faveur, et de gloire,

Qui a veu ce grand univers

Et de longueur et de travers,

Et la gent blanche et la gent noire ?

Qui de pres a veu le Soleil

Aux Indes faire son resveil

Quand de son char il prend les brides,

Et l’a veu de pres sommeiller

Dessous l’Occident, et bailler

Son char en garde aux Nereides ?

Qui luy a veu faire son tour

En Egypte au plus haut du jour,

Puis l’a reveu dessous la terre

Aux Antipodes esclairer,

Quand nous voyons sa Sœur errer

Dedans le Ciel qui nous enserre ?

Qui a pratiqué mille ports,

Mille rivages, mille borts,

Tous sonnans un divers langage,

Et mille fleuves tous bruyans,

De mille lieux divers fuyans

Dans la mer d’un tortu voyage ?

Qui a descrit mille façons

D’oiseaux, de serpens, de poissons,

Nouveaux à nostre cognoissance :

Puis en ayant sauvé son chef

Des dangers, a logé sa nef

Dedans le beau port de la France ?

Il est abordé dans le port

Du docte Bourdin, son support,

Qui comme un sçavant Ptolomée

A de tous costez amassez

Les livres des siecles passez

Empanez de la renommée :

Qui garde en son cœur l’equité,

L’innocence et la verité,

Ennemy capital du vice,

Aimé des peuples et de Dieu,

Et qui du Palais au milieu

Paroist l’image de Justice :

Qui doit sur tout avoir le pris,

Comme aux trois langues bien appris :

Qui seul fait cas des doctes hommes,

Qui par son sçavoir honoré

A presque tout seul redoré

Cest âge de fer où nous sommes.

Thevet, il te l’a bien montré

Si tost que tu l’as rencontré :

Et tu eusses suivy peut estre

Non une fois, mais mille fois,

Les Cours des Papes et des Rois,

Sans t’accointer d’un si bon maistre.