LE CINQUIESME LIVRE DES ODES
ODE XXVIII.
Les Odes, Pierre de Ronsard (1550)·Texte intégral, ode 167 sur 185·Livre complet →
Ah ! fiévreuse maladie
Comment es-tu si hardie
D’assaillir mon pauvre corps
Qu’Amour dedans et dehors
De nuit et de jour enflame
Jusqu’au plus profond de l’ame ?
Et sans pitié prend à jeu
De le mettre tout en feu ?
Ne crains-tu point vieille blesme,
Qu’il ne te brule toymesme ?
Mais que cherches-tu chez moy ?
Sonde moy par tout, et voy
Que je ne suis plus au nombre
Des vivans, mais bien une ombre
De ceux qu’Amour et la Mort
Ont conduit delà le port
Compagnon des troupes vaines.
Je n’ay plus ny sang ny veines,
Ny flanc, ny poumon, ny cœur :
Long temps a que la rigueur
De ma trop fiere Cassandre
Me les a tournez en cendre.
Donc, si tu veux m’offenser,
Il te faut aller blesser
Le tendre corps de m’amie :
Car en elle gist ma vie,
Et non en moy qui mort suis,
Et qui sans ame ne puis
Sentir chose qu’on me fasse,
Non plus qu’une froide masse
De rocher ou de metal
Qui ne sent ne bien ne mal.