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LE QUATRIESME LIVRE DES ODES

ODE XLV.

Les Odes, Pierre de Ronsard (1550)·Texte intégral, ode 139 sur 185·Livre complet →

Cinq jours sont ja passez, Denizot mon amy,

Que ma Dame malade en repos n’a dormy :

Tu sçais combien son mal de douleur me consomme,

Allon dedans les prez de ta Sarte et du Loir,

Et d’une triste main faison nostre devoir

De cueillir des pavots qui sont sacrez au Somme.

Ha mon Dieu, que j’en voy, ces prez en sont tous pleins !

Chargeons-en nostre sein, noz manches et noz mains !

Nous en avons assez : apporte du lhyerre,

Puis de gazons herbuz maçonne un autel vert :

Trois fois tourne à l’entour, et d’un chef descouvert

Dy ces mots apres moy, regardant contre terre.

Somme fils de la Nuict, et de Lethe oublieux,

Pere, alme, nourrissier des hommes et des Dieux,

De qui l’aile en volant espand une gelée

Sur l’humide cerveau, et bien qu’il fust remply

D’amour et de procez, tu l’assoupis d’oubly,

Et charmes pour un temps sa tristesse sillée.

Tu enserres les yeux de tous les animaux

D’un lien fait d’airain : de tous ceux qui des eaux

Douces, et de la mer coupent l’humide voye,

Et de ceux empennez appris à bien voler,

Et de tous ceux qu’on laisse en pasturage aller,

Et de ceux qui au bois se nourrissent de proye.

Sans ton secours mourroit tout ce grand monde icy :

C’est pource qu’on t’appelle alme, desli-soucy,

Donne-vie, oste-soin : ton pouvoir admoneste

De contempler la mort, quand tu nous viens toucher

Du bout de ton pavot les yeux pour les boucher,

Et quand d’un flot Lethé tu nous baignes la teste.

Tu es du vueil des Dieux prophete et messager :

C’est toy qui en dormant à l’homme fais songer

Son sort bon ou mauvais : et si nous estions sages,

Sages non seulement, mais aussi gens de bien,

Rien ne nous aviendroit que nous ne sceussions bien

Long temps devant le fait, instruits de tes présages.

O Somme, ô grand Demon, ô l’utile repos

De toute ame qui vit, pren à gré ces pavots,

Cest encens, ceste manne, et vien dessous ton aile

Couver un peu les yeux, les temples et le front

De ma Dame malade, et d’un sommeil profond,

Toutefois resveillable, allege le mal d’elle.

C’est assez Denizot, exaucé je me sens :

Le feu de son bon gré a pris dedans l’encens,

Et ne sçay quel Demon a la manne lechée :

Retournon au logis, le cœur me bat d’espoir,

Qui prophete me dit que nous la pourrons voir,

Sinon du tout guarie, au moins bien allegée.