Classiques.app

LE SECOND LIVRE DES ODES

ODE XII.

Les Odes, Pierre de Ronsard (1550)·Texte intégral, ode 34 sur 185·Livre complet →

Si l’oiseau qu’on voit amener

Par son chant le temps qui ennuye,

Peut les hommes acertener

Du vray augure de la pluye,

Demain le Troyen de sa buye

Espandra l’eau, et si le jour

Sera long temps sans qu’il s’essuye,

Voilé d’un tenebreux sejour.

Donq, pour attendre que le tour

De ceste tempeste ennuyeuse

Se change par le beau retour

D’une autre saison plus joyeuse,

Evite la tourbe envieuse,

Et seul en ta chambre à recoy

Escry de main laborieuse

Des vers qui soient dignes de toy.

Espris d’une ardeur comme moy

De te vouloir rendre admirable,

Pour n’estre sujet à la loy

Du grand Faucheur inexorable,

Pesle-mesle dessus la table

Tibulle, Ovide soient ouvers

Aupres de ton luth delectable,

Fidele compagnon des vers.

Dessus, par maints accords divers

Chasse de toy le soucy grave,

Et le soin que ce Dieu pervers

Dans un cœur amoureux engrave.

Apres l’estude, il faut qu’on lave

L’esprit des Muses perissant

D’un vin de reserve, en la cave

Par quatre ans au fust languissant.

Pourquoy te vas-tu meurdrissant,

Et pourquoy gennes-tu ta vie

Tandis que tu es fleurissant ?

Et pourquoi n’est-elle suivie

D’esbat et d’amoureuse envie ?

Pauvre chetif, ne sçais-tu pas

Qu’il ne faut qu’une maladie

Pour t’emmener mourir là-bas ?