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LE SECOND LIVRE DES ODES

ODE XIII.

Les Odes, Pierre de Ronsard (1550)·Texte intégral, ode 35 sur 185·Livre complet →

Ah Dieu ! que malheureux nous sommes :

Ah Dieu ! que de maux en un temps

Offensent la race des hommes

Semblable aux fueilles du Printemps,

Qui vertes dessus l’arbre croissent,

Puis elles, l’Autonne suivant,

Seiches à terre n’apparoissent

Qu’un jouët remoqué du vent.

Vrayment l’esperance est meschante,

Tousjours meschante elle deçoit,

Et toujours pipant elle enchante

Le pauvre sot qui la reçoit :

Mais le sage qui ne se fie

Qu’en la plus seure verité,

Sçait que l’espoir de nostre vie

N’est rien que pure vanité.

Tandis que la crespe jouvence

La fleur des beaux ans nous produit,

Jamais le jeune enfant ne pense

A la vieillesse qui le suit :

Ne jamais l’homme heureux n’espere

De se veoir tomber en meschef,

Sinon alors que la misere

Desja luy pend dessus le chef.

Homme chetif et miserable,

Miserable, et ne sçais-tu pas

Que la jeunesse est peu durable,

Et que la mort guide noz pas ?

Et que nostre fangeuse mace

Si tost s’esvanoüyt en rien,

Qu’à grand’peine avons nous l’espace

D’apprendre le mal et le bien ?

De tous costez la Parque noire

Devant le temps sillant noz yeux,

Ingrate nous force de boire

Les flots du lac oblivieux :

Mesmes les Rois foudres de guerre,

Despouillez de veines et d’os,

Ainsi que vachers sous la terre

Viendront au throne de Minos.

C’est pitié de nostre vie :

Par les eaux l’avare marchant

Se voit sa chere ame ravie,

Le soudart par le fer trenchant :

Cestuy d’une langueur se mine,

Et l’autre d’un soin nompareil,

Et cest autre par la famine

Perd la lumiere du Soleil.

Bref, on ne voit chose qui vive

Sans estre serve de douleur :

Mais sur tout, la race chetive

Des hommes foisonne en malheur.

Malheur des hommes est la proye :

Aussi Phœbus ne vouloit pas

Pour eux à bon droit devant Troye

Se mettre au danger des combas.

Ah ! que maudite soit l’asnesse,

Laquelle pour trouver de l’eau,

Au serpent donna la jeunesse

Qui tous les ans change de peau :

Jeunesse que le populaire

De Jupiter avoit receu

Pour loyer de n’avoir sceu taire

Le secret larrecin du feu.

Dez ce jour devint enlaidie

Par luy la santé des humains

De vieillesse et de maladie,

Des hommes bourreaux inhumains :

Et dez ce jour il fist entendre

Le bruit de son foudre nouveau,

Et depuis n’a cessé d’espendre

Les dons de son mauvais tonneau.