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LE SECOND LIVRE DES ODES

ODE XL.

Les Odes, Pierre de Ronsard (1550)·Texte intégral, ode 62 sur 185·Livre complet →

Non mesurée.

Quand je seroy si heureux de choisir

Une Maistresse à mon desir,

Mon Peletier, je te veux dire

Laquelle je voudrois eslire

Pour la servir, constant, à son plaisir.

L’âge non meur, mais verdelet encore,

Est l’âge seul qui me devore

Le cœur d’impatience atteint :

Noir je vueil l’œil, et brun le teint,

Bien que l’œil verd toute la France adore.

J’aime la bouche imitante la rose

Au lent Soleil de May déclose,

Un petit tetin nouvelet

Qui se fait desja rondelet,

Et sur l’yvoire eslevé se repose :

La taille droite à la beauté pareille,

Et dessous la coife une oreille

Qui toute se monstre dehors,

En cent façons les cheveux tors,

La jouë egale à l’Aurore vermeille :

L’estomac plein, la jambe de bon tour

Pleine de chair tout à l’entour

Que par souhait on tasteroit,

Un sein qui les Dieux tenteroit,

Le flanc haussé, la cuisse faite au tour :

La dent d’yvoire, odorante l’haleine,

A qui s’egaleroient à peine

Les doux parfums de la Sabée,

Ou toute l’odeur desrobée

Que l’Arabie heureusement ameine :

L’esprit naïf, et naïve la grace,

La main lascive, ou qu’elle embrasse

L’amy en son giron couché,

Ou que son luth en soit touché,

Et une voix qui mesme son luth passe :

Le pied petit, la main longuette et belle,

Dontant tout cœur dur et rebelle,

Et un ris qui en descouvrant

Maint diamant, allast ouvrant

Le beau vermeil d’une lévre jumelle.

Qu’ell’ sceust par cœur tout cela qu’a chanté

Petrarque en amour tant vanté,

Ou la Rose si bien descrite,

Et contre les femmes despite,

Dont je serois comme d’elle enchanté.

Quant au maintien, inconstant et volage,

Folastre et digne de tel âge,

Le regard errant çà et là,

Un naturel outre cela

Qui plus que l’art miserable soulage.

Je ne voudrois avoir en ma puissance

A tous coups d’elle jouyssance :

Souvent le nier un petit

En amour donne l’appetit,

Et fait durer la longue obeyssance.

D’elle le temps ne pourroit m’estranger,

N’autre amour, ne l’or estranger,

Ny à tout le bien qui arrive

De l’Orient à nostre rive

Je ne voudrois ma brunette changer :

Lors que sa bouche à me baiser tendroit,

Ou qu’approcher ne la voudroit

Comme feignant d’estre fâchée,

Ou quand en quelque coin cachée

Sans l’aviser pendre au col me viendroit.

FIN DU SECOND LIVRE.