LE SECOND LIVRE DES ODES
ODE XXXIX.
Les Odes, Pierre de Ronsard (1550)·Texte intégral, ode 61 sur 185·Livre complet →
Non mesurée.
Maclou amy des Muses,
En la Musique expert,
Pour-neant tu t’amuses,
Le temps en vain se pert
Menant un dueil couvert :
Il vaut mieux que tu jettes
Les soigneuses sagettes
Qui ton cœur vont grevant,
Aux Scythes et aux Gétes,
A l’abandon du vent.
Ceux à qui point n’agréent
Tes beaux arts tant cognus,
Et qui ne se recréent
De voir les Sylvains nus
Et les peres cornus
Pendre au haut d’un rocher,
Doivent bien se fâcher :
Non toy, dont la Pœsie
Peut le soin arracher
Hors de la fantasie.
Et quoy ? je voy tes yeux
Moites d’un pleur amer :
Soit quand Phœbus aux cieux
Vient le jour allumer,
Ou quand dedans la mer
Ses chevaux il abreuve,
Gemissant je te treuve
La fin de ton malheur,
Puis que ne bois ne fleuve
N’appaise ta douleur ?
Donc la faveur du monde
Te fait desesperer,
Laquelle on peut à l’onde
Justement comparer,
Qui ne sçauroit durer
Une heure sans orage.
» Appren à ton courage
» Voler ainsi qu’il faut :
» Par ceste aile le sage
» S’en-vole aux Dieux là haut.
Il est vray que la Court
Des Princes est louable,
Mais long temps on y court
Sans fortune amiable.
Sor de là miserable :
» Quand la mort se courrousse,
» Sans egard elle pousse
» A bas un Empereur,
» De la mesme secousse
» Qu’un pauvre laboureur.
La vertu qui ordonne
Aux bons immortel nom,
N’a baillé la couronne
De Laurier pour renom
A nul homme, sinon
Qu’à celuy qui n’a garde
De prendre l’or en garde,
Vivant du sien contant,
Et à qui le regarde
D’un visage constant.
» C’est plus de commander
» A ses affections,
» Qu’aux Princes d’amender
» De mille nations.
» Qui de ses passions
» Est maistre absolument,
» Celuy vit seulement,
» N’eust-il qu’un toict de chaume,
» Et plus asseurément
» Qu’un Roy de son royaume.
Quand nostre vie humaine
Longue en santé seroit,
Chaqu’un à juste peine
Des biens amasseroit,
Et point n’offenseroit !
» Pour la vie si breve
» Faut-il tant qu’on se greve
» D’amasser et d’avoir ?
Matin le jour se leve
Pour mourir sur le soir.
O soin meurtrier, encores
Que lon s’allast cacher
Outre les rives Mores,
Tu nous viendrois chercher
Pour nos esprits fâcher.
Le gendarme en sa troupe,
Te va portant en croupe
Quoy que t’ailles cachant
Au plus creux de la poupe
Compagnon du marchant.
Donques puis que l’envie
Et l’avarice forte
Sont bourreaux de la vie
De l’homme qui les porte :
Mon amy, je t’enhorte
De les chasser, entens
A te donner bon temps,
Fuy les maux qui t’ennuyent :
» Qu’est-ce que tu attens ?
» Les ans legers s’enfuyent.
» Le temps bien peu durable
» Tout chauve par derriere
» Demeure inexorable
» S’il franchit sa carriere.
L’infernale portiere
Hoche de main egale
La grand cruche fatale :
Soit tost ou tard, le Sort
Viendra vers toy tout palle
Pout t’annoncer la mort.
Et pource un jour ne laisse
Voler sans ton plaisir,
L’importune vieillesse
Court tost pour nous saisir :
Tandis qu’avons loisir,
Tes amours anciennes
Chantons avec les miennes :
Ou bien, si bon te semble,
Ne chantons que les tiennes
Sur noz flutes ensemble.
Pour tuer le soucy
Qui rongeoit ton courage,
Asséon nous icy
Sous ce mignard ombrage :
Voy pres de ce rivage
Quatre Nymphes qui viennent,
A qui tant bien aviennent
Leurs corsets simplement,
Et leurs cheveux qui tiennent
A un nœud seulement.
Hé, quel pasteur sera-ce
Qui au prochain ruisseau
Ira rinser ma tasse
Quatre ou cinq fois en l’eau ?
D’autant que vin nouveau
Efface les ennuis,
Et fait dormir les nuis :
Autrement la memoire
De mes maux je ne puis
Estrangler qu’apres boire.