LE SECOND LIVRE DES ODES
ODE XXIIII.
Les Odes, Pierre de Ronsard (1550)·Texte intégral, ode 46 sur 185·Livre complet →
Laisse moy sommeiller Amour !
Ne te suffist-il, que de jour
Les yeux trop cruels de ma Dame
Me tourmentent le corps et l’ame,
Sans la nuict me vouloir ainsi
Tourmenter d’un nouveau souci,
Alors que je devrois refaire
Dans le lict, la peine ordinaire
Que tout le jour je souffre au cœur ?
Helas ! Amour plein de rigueur,
Cruel enfant, que veux-tu dire ?
Tousjours le vautour ne martire
Le pauvre cœur Promethean
Sus le sommet Caucasean,
Mais de nuict recroistre il le laisse,
Afin qu’au matin s’en repaisse.
Mais tu me ronges jour et nuit,
Et ton soin qui tousjours me suit,
Ne veut que mon cœur se reface :
Mais toujours tousjours le tirace.
Ainsi qu’un acharné limier
Tirace le corps d’un sanglier.
Chacun dit que je suis malade,
Me voyant la couleur si fade
Et le teint si morne et si blanc,
Et dit-on vray : car je n’ay sang
En veine, ny force en artere :
Aussi la nuict je ne digere,
Et mon souper me reste cru
Dans l’estomac d’amours recru.
Mais Amour, j’auray la vengeance
De ta cruelle outrecuidance,
Quittant ma vie : et si je meurs,
Je seray franc de tes douleurs :
Car rien ne peut ta tyrannie
Sus un corps qui n’a plus de vie.