LE TROISIEME LIVRE DES ODES
ODE XXXIIII.
Les Odes, Pierre de Ronsard (1550)·Texte intégral, ode 96 sur 185·Livre complet →
Mais d’où vient cela mon Odet ?
Si de fortune par la rue
Quelque Courtisan je salue
Ou de la voix, ou du bonnet,
Ou d’un clin d’œil tant seulement,
De la teste, ou d’un autre geste,
Soudain par serment il proteste
Qu’il est à mon commandement :
Soit qu’il me trouve chez le Roy,
Soit qu’il en sorte ou qu’il y vienne,
Il met sa main dedans la mienne,
Et jure qu’il est tout à moy :
Mais quand un affaire de soin
Me presse à luy faire requeste,
Tout soudain il tourne la teste,
Et devient sourd à mon besoin :
Et si je veux le r’aborder
Ou l’accoster en quelque sorte,
Mon Courtisan passe une porte,
Et ne daigne me regarder :
Et plus je ne luy suis cognu,
Ny mes vers, ny ma Poësie,
Non-plus qu’un estranger d’Asie,
Ou quelqu’un d’Afrique venu ?
Mais vous, Prelat officieux,
Mon appuy, mon Odet, que j’aime
Mille fois plus ny que moymesme,
Ny que mon cœur, ny que mes yeux,
Vous ne me faites pas ainsi :
Car si quelque affaire me presse,
Librement à vous je m’adresse,
Et soudain en avez souci.
Vous avez soin de mon honneur,
Et voulez que mon bien prospere,
M’aimant tout ainsi qu’un bon pere
Et non comme un rude Seigneur,
Sans me promettre à tous les coups
Ces monts, ces mers d’or ondoyantes :
Telles bourdes trop impudantes
Sont Odet, indignes de vous.
La raison (Prelat) je l’entens :
C’est que vous estes veritable,
Et non Courtisan variable,
Qui sert aux faveurs et au temps.