LE SECOND LIVRE DES ODES
ODE XXVIII. PALINODIE A DENYSE.
Les Odes, Pierre de Ronsard (1550)·Texte intégral, poème 50 sur 185·Livre complet →
Maintenant une fin, Denyse,
A mon vers scandaleux soit mise
Qui ton cœur a despité,
Ou soit que rompu tu le noyes,
Que tu l’effaces, ou l’envoyes
Au feu qu’il a merité.
La Mere Cybele insensée
N’esbranle pas tant la pensée
De son ministre chastré :
Non Bacchus, non Phœbus ensemble
Le sein de son Prestre qui tremble
Dedans sa poitrine entré :
Comme l’ire quand elle enflame
De sa rage le fond de l’ame,
Qui ne s’espouvante pas
Non d’un couteau, non d’un naufrage,
Non d’un tyran, non d’un orage
Que le ciel darde ça bas.
De chaque beste Promethée
A quelque partie adjoustée
En l’homme, et d’art curieux
D’un doux aigneau fist son visage,
Trempant son cœur dedans la rage
De quelque lion furieux.
Tousjours l’ire cause la guerre,
La seule ire a rué par terre
Le mur Amphyonien :
Voire et fist qu’apres dix ans Troye,
(Hector ja tué) fut la proye
Du grand Roy Mycenien.
» Jamais l’humaine conjecture
» N’a preveu la chose future,
» Et l’œil trop ardant de voir
» Le temps futur qui ne nous touche,
» En son avis demeure louche.
» Qui le futur peut sçavoir ?
Làs, si j’eusse preveu la peine
Dont maintenant ma vie est pleine,
Je n’eusse jamais lasché
Une Ode d’erreur si tachée,
De laquelle t’ayant fâchée
Moymesme je suis fasché.
Ores ores je voy ma faute,
Je cognois combien elle est haute !
Et je tends les mains, afin
Que ta sorceliere science
Dont tu as tant d’experience,
Ne mette mes jours à fin.
Je te suppli’ par Proserpine
(De Pluton la douce rapine)
Que courroucer il ne faut,
Et par tes livres qui esmeuvent
Les Astres charmez, et les peuvent
Faire devaller d’enhaut :
Reçoy mes miserables larmes,
Et me deslie de tes charmes,
Espouventable labeur :
Destourne ton rouët, Prestresse,
Déchante les vers qui sans cesse
M’accablent de froide peur.
Telephe Roy de la Mysie
Peut bien flechir la fantasie
D’Achil’ pour le secourir,
Quand sa grand’lance Pelienne
En la mesme playe ancienne
Repassa pour le guarir.
D’Ulysse la peneuse troupe
Reboyvant de Circe la coupe
Laissa des porcs le troupeau,
Et luy rougist dedans la face
L’honneur, et la premiere grace
De son visage plus beau.
Assez et trop helas j’endure !
Assez et trop ma peine est dure !
Mon teint souillé par tes eaux
Efface sa couleur de roses,
Et mes veines ne sont encloses
Sinon que de flaques peaux.
Ma teste de tes onguents teinte,
Plus blanche qu’un Cygne s’est peinte :
Nul repos mon mal deçoit,
Le jour me poinct, ma nuict me presse,
Et mon cœur ne fuit la tristesse
Que par tes vers il reçoit.
Appaise ta voix Marsienne,
Et fay que l’amour ancienne
Nous reglue ensemble mieux :
De moy ta colere repousse,
Et lors tu me seras plus douce
Que la clarté de mes yeux.