LE SECOND LIVRE DES ODES
ODE VI. PROPHETIE DU DIEU de la Charante.
Les Odes, Pierre de Ronsard (1550)·Texte intégral, poème 28 sur 185·Livre complet →
Lors que la tourbe errante
S’arma contre son Roy,
Le Dieu de la Charante
Fasché d’un tel derroy,
Arresta son flot coy :
Puis d’une bouche ouverte
A ce peuple sans loy
Prophetisa sa perte.
Ja desja ta desserte
Te suit peuple mutin,
Qui ma rive deserte
Saccages pour butin :
Mais le cruel Destin
Que ton orgueil n’arreste,
Viendra quelque matin
Te foudroyer la teste.
Oy de Mars la tempeste
D’escailles revestu,
Et Henry qui appreste
Contre toy sa vertu.
En vain esperes-tu
Tenter son asseurance,
Qui dois estre abatu
Par le soldat de France :
Et l’avare esperance
De ton sot appareil,
Perira par l’outrance
D’un qui n’a son pareil :
Ton sang fera vermeil
Mon flot ores esclave,
Et tout le verd esmail
De ces prez que je lave.
Voicy le Seigneur brave
De Guyse qui te suit,
Et ja son loz engrave
Sus ton doz qui s’enfuit,
Prince sur tous instruit
Aux dangereux vacarmes,
Ou soit lors qu’il destruit
Les troupes de gendarmes :
Ou quand par les alarmes
De sa pique l’effort
Fait bien quitter les armes
Au pieton le plus fort.
Ne vois-tu le renfort
Que Bounivet ameine,
Prompt à haster ta mort
D’une playe inhumaine ?
Comme la nuë pleine
D’un orage odieux
Perd du bouvier la peine
Qui prie en vain les Dieux,
Le soldat furieux
Qui ja desja t’enserre,
Ton chef si glorieux
Perdra d’un grand tonnerre.
Le Comte de Sanserre
Et le Seigneur d’Iliers
Te porteront par terre
Indontez Chevaliers :
Parmy tant de miliers
Tu dois Jarnac cognoistre,
Que les Dieux familiers
Sous bon Astre ont fait naistre.
Comme l’ayant fait estre
De son haineux veinqueur,
Et de soy-mesme maistre
Commandant à son cœur :
Toy peuple sans vigueur
Tu craindras en la sorte
Qu’un loup craint la rigueur
Du lion qui l’emporte.
A la fin la main forte
Du grand Montmorency
Rendra ta gloire morte,
Et ta malice aussi :
Le Ciel le veut ainsi,
Qui ma bouche a contrainte
Prophetiser cecy
Pour t’avancer la crainte.