SUPPLÉMENT
SURAVERTISSEMENT AU LECTEUR
Les Odes, Pierre de Ronsard (1550)·Texte intégral, chapitre 183 sur 185·Livre complet →
Depuis l’achevement de mon livre, Lecteur, j’ai entendu que nos consciencieux poëtes ont trouvé mauvais de quoi je parle (comme ils disent) mon Vandomois, écrivant ores charlit, ores nuaus, ores ullent, et plusieurs autres mots que je confesse veritablement sentir mon terroi. Mais d’autant qu’ils n’ont point de raisons suffisantes, je ne daigneroi gaster l’encre pour leur faire entendre leur peu de verité. T’avertissant seulement de ne suivre l’erreur de telle grasse ignorence, mais fortifié de la raison qui me favorise, ne te laisse piper par leurs songes et vaines bourdes. Car tant s’en faut que je refuze les vocables Picards, Angevins, Tourangeaus, Mansseaux, lors qu’ils expriment un mot qui defaut en nostre François, que si j’avoi parlé le naif dialecte de Vandomois, je ne m’estimerai bani pour cela d’éloquence des Muses, imitateur de tous les poëtes Grecs, qui ont ordinerement écrit en leurs livres le propre langage de leurs nations, mais par sur tous Theocrit qui se vante n’avoir jamais une Muse étrangere en son pais.
Μοῦσαν δ’ ὀθνείεν οὔποτ’ ἐφελκυσάμεν
Quand à ce mot charlit, qu’ils reprennent tant, si l’on veut bien pres regarder l’etymologie, tu le trouveras meilleur que chalit, et plus antique François, comme sentant encore le vieil age auquel nos premiers devanciers erroient ça et la, portant leurs lis sur des chars, comme les Scythes, et ceus qui habitent une partie de l’Afrique ; encores aujourd’hui voit on en la plus grande part des maisons champestres les lis estre faits à roue, pour estre plus glissans. et faciles à manier. Non que tel etymologie me plaise, ou qu’il soit necessité d’i avoir egard, ni en cestui-ci, ni aus autres : seulement j’ai bien voulu reboucher un peu les dens de ces abboieurs par telle derivation, affin qu’une autrefois ils ne soient si pronts à les afiler contre celui qui ne les pourroit ouir gronder, sans les pelisser par raisons plus fortes, que celles qu’ils auroient mises en avant pour me rechigner ou me mordre. Au surplus lecteur, je te veil bien avertir de ce verbe je va, tu vas, il vat, en lieu de dire je voi, tu vas, lequel j’ai forgé au patron de je ba, tu bas, il bat, car en lieu que l’un estoit irregulier, tu en auras un autre mieus forgé, et plus François qui est la seule touche sur laquelle tu dois examiner tes vocables sans les faire monstrueus, et mal ordonnez, comme jadis estoit ce mot hymne que j’ai refondu dedans la propre forge Françoise, le finissant par nostre propre terminaison inne, rimant hinne sur divine, benine, dinne, outant le g superflu ; et si tu me dis qu’il estoit François au paravant, je te répon que c’estoit un monstre, et géant, pour n’avoir une seule terminaizon semblable à la sienne, se finissant en mne, et si tu en treuves quelque autre, lors j’avourai ta raison, ce pendant je ferai servir la mienne, qu’avecq’ le tens tu apreuveras, d’autant que c’est une regle generalle d’aproprier sur la terminaizon françoise tous les mots tirés des Italiens, Latins, et des Grecs, pour l’ornement et perfection de nostre langue.