Classiques.app

Deuxième acte — La rôtisserie des poètes

Scène IV

Cyrano de Bergerac, Edmond Rostand (1897)·Texte intégral, scène 11 sur 48·Livre complet →

Ragueneau, Lise, le Mousquetaire, Cyrano, à la petite table écrivant, les Poètes, vêtus de noir, les bas tombants, couverts de boue.

Lise, entrant, à Ragueneau.

Les voici vos crottés !

Premier poète, entrant, à Ragueneau.

Confrère !…

Deuxième poète, de même, lui secouant les mains.

Cher confrère !

Troisième poète

Aigle des pâtissiers !

(Il renifle.)

Ça sent bon dans votre aire.

Quatrième poète

Ô Phœbus-Rôtisseur !

Cinquième poète

Apollon maître-queux !…

Ragueneau, entouré, embrassé, secoué.

Comme on est tout de suite à son aise avec eux !…

Premier poète

Nous fûmes retardés par la foule attroupée

À la porte de Nesle !…

Deuxième poète

Ouverts à coups d’épée,

Huit malandrins sanglants illustraient les pavés !

Cyrano, levant une seconde la tête.

Huit ?… Tiens, je croyais sept.

(Il reprend sa lettre.)

Ragueneau, à Cyrano.

Est-ce que vous savez

Le héros du combat ?

Cyrano, négligemment.

Moi ?… Non !

Lise, au mousquetaire.

Et vous ?

Le mousquetaire, se frisant la moustache.

Peut-être !

Cyrano, écrivant, à part, on l’entend murmurer de temps en temps.

Je vous aime…

Premier poète

Un seul homme, assurait-on, sut mettre

Toute une bande en fuite !…

Deuxième poète

Oh ! c’était curieux !

Des piques, des bâtons jonchaient le sol !…

Cyrano, écrivant.

…vos yeux…

Troisième poète

On trouvait des chapeaux jusqu’au quai des Orfèvres !

Premier poète

Sapristi ! ce dut être féroce…

Cyrano, même jeu.

…vos lèvres…

Premier poète

Un terrible géant, l’auteur de ces exploits !

Cyrano, même jeu.

…Et je m’évanouis de peur quand je vous vois.

Deuxième poète, happant un gâteau.

Qu’as-tu rimé de neuf, Ragueneau ?

Cyrano, même jeu.

…qui vous aime…

(Il s’arrête au moment de signer, et se lève, mettant sa lettre dans son pourpoint.)

Pas besoin de signer. Je la donne moi-même.

Ragueneau, au deuxième poète.

J’ai mis une recette en vers.

Troisième poète, s’installant près d’un plateau de choux à la crème.

Oyons ces vers !

Quatrième poète, regardant une brioche qu’il a prise.

Cette brioche a mis son bonnet de travers.

(Il la décoiffe d’un coup de dent.)

Premier poète

Ce pain d’épice suit le rimeur famélique,

De ses yeux en amande aux sourcils d’angélique !

(Il happe le morceau de pain d’épice.)

Deuxième poète

Nous écoutons.

Troisième poète, serrant légèrement un chou entre ses doigts.

Ce chou bave sa crème. Il rit.

Deuxième poète, mordant à même la grande lyre de pâtisserie.

Pour la première fois la Lyre me nourrit !

Ragueneau, qui s’est préparé à réciter, qui a toussé, assuré son bonnet, pris une pose.

Une recette en vers…

Deuxième poète, au premier, lui donnant un coup de coude.

Tu déjeunes ?

Premier poète, au deuxième.

Tu dînes !

Ragueneau

Comment on fait les tartelettes amandines.

Battez, pour qu’ils soient mousseux,

Quelques œufs ;

Incorporez à leur mousse

Un jus de cédrat choisi ;

Versez-y

Un bon lait d’amande douce ;

Mettez de la pâte à flan

Dans le flanc

De moules à tartelette ;

D’un doigt preste, abricotez

Les côtés ;

Versez goutte à gouttelette

Votre mousse en ces puits, puis

Que ces puits

Passent au four, et, blondines,

Sortant en gais troupelets,

Ce sont les

Tartelettes amandines !

Les poètes, la bouche pleine.

Exquis ! Délicieux !

Un poète, s’étouffant.

Homph !

(Ils remontent vers le fond, en mangeant. Cyrano qui a observé s’avance vers Ragueneau.)

Cyrano

Bercés par ta voix,

Ne vois-tu pas comme ils s’empiffrent ?

Ragueneau, plus bas, avec un sourire.

Je le vois…

Sans regarder, de peur que cela ne les trouble ;

Et dire ainsi mes vers me donne un plaisir double,

Puisque je satisfais un doux faible que j’ai

Tout en laissant manger ceux qui n’ont pas mangé ?

Cyrano, lui frappant sur l’épaule.

Toi tu me plais !…

(Ragueneau va rejoindre ses amis. Cyrano le suit des yeux, puis, un peu brusquement.)

Hé là, Lise ?

(Lise, en conversation tendre avec le mousquetaire, tressaille et descend vers Cyrano.)

Ce capitaine…

Vous assiège ?

Lise, offensée.

Oh ! mes yeux, d’une œillade hautaine,

Savent vaincre quiconque attaque mes vertus.

Cyrano

Euh ! pour des yeux vainqueurs, je les trouve battus.

Lise, suffoquée.

Mais…

Cyrano, nettement.

Ragueneau me plaît. C’est pourquoi, dame Lise,

Je défends que quelqu’un le ridicoculise.

Lise

Mais…

Cyrano, qui a élevé la voix assez pour être entendu du galant.

À bon entendeur…

(Il salue le mousquetaire, et va se mettre en observation, à la porte du fond, après avoir regardé l’horloge.)

Lise, au mousquetaire qui a simplement rendu son salut à Cyrano.

Vraiment, vous m’étonnez !…

Répondez… sur son nez…

Le mousquetaire

Sur son nez… sur son nez…

(Il s’éloigne vivement, Lise le suit.)

Cyrano, de la porte du fond, faisant signe à Ragueneau d’emmener les poètes.

Pst !…

Ragueneau, montrant aux poètes la porte de droite.

Nous serons bien mieux par là…

Cyrano, s’impatientant.

Pst ! pst !…

Ragueneau, les entraînant.

Pour lire

Des vers…

Premier poète, désespéré, la bouche pleine.

Mais les gâteaux !…

Deuxième poète

Emportons-les !

(Ils sortent tous derrière Ragueneau, processionnellement, et après avoir fait une rafle de plateaux.)