DÉDICACE
Discours sur l'origine et les fondements de l'inégalité parmi les hommes, Jean-Jacques Rousseau (1755)·Texte intégral, chapitre 1 sur 6·Livre complet →
Convaincu quʼil nʼappartient quʼau Citoyen vertueux de rendre à sa Patrie des honneurs quʼelle puisse avouer, il y a trente ans que je travaille à mériter de vous offrir un hommage public; & cette heureuse occasion suppléant en partie à ce que mes efforts nʼont pu faire, jʼai cru quʼil me seroit permis de consulter ici le zele qui mʼanime, plus que le droit qui devroit mʼautoriser. Ayant eu le bonheur de naître parmi vous, comment pourrois-je méditer sur lʼégalité que la nature a mise entre les hommes, & sur lʼinégalité quʼils ont instituée, sans penser à la profonde sagesse avec laquelle lʼune & lʼautre, heureusement combinées dans cet Etat, concourent, de la maniere la plus approchante de la loi naturelle & la plus favorable à la société, au maintien de lʼordre public & au bonheur des particuliers? En recherchant les meilleures maximes que le bon sens puisse dicter sur la constitution dʼun Gouvernement, jʼai été si frappé de les voir toutes en exécution dans le vôtre, que, même sans être né dans vos murs, jʼaurois cru ne pouvoir me dispenser dʼoffrir ce tableau de la société humaine, à celui de tous les peuples qui me paroît en posséder les plus grands avantages, & en avoir le mieux prévenu les abus.
Si jʼavois eu à choisir le lieu de ma naissance, jʼaurois choisi une société dʼune grandeur bornée par lʼétendue des facultés humaines, cʼest-à-dire par la possibilité dʼêtre bien gouvernée, & où chacun suffisant à son emploi, nul nʼeût été contraint de commettre à dʼautres les fonctions dont il étoit chargé: un Etat où, tous les particuliers se connoissant entrʼeux, les manœuvres obscures du vice, ni la modestie de la vertu, nʼeussent pu se dérober aux regards & au jugement du Public, & où cette douce habitude de se voir & de se connoître, fît de lʼamour de la Patrie lʼamour des Citoyens plutôt que celui de la terre.
Jʼaurois voulu naître dans un pays où le Souverain & le Peuple ne pussent avoir quʼun seul & même intérêt, afin que tous les mouvemens de la machine ne tendissent jamais quʼau bonheur commun; ce qui ne pouvant se faire à moins que le Peuple & le souverain ne soient une même personne, il sʼensuit que jʼaurois voulu naître sous un Gouvernement Démocratique, sagement tempéré.
Jʼaurois voulu vivre & mourir libre, cʼest-à-dire, tellement soumis aux loix que ni moi ni personne nʼen pût secouer lʼhonorable joug; ce joug salutaire & doux, que les têtes les plus fieres portent dʼautant plus docilement, quʼelles sont faites pour nʼen porter aucun autre.
Jʼaurois donc voulu que personne dans lʼEtat nʼeût pu se dire au-dessus de la loi, & que personne au-dehors nʼen pût imposer que lʼEtat fût obligé de reconnoître; car, quelle que puisse être la constitution dʼun Gouvernement, sʼil sʼy trouve un seul homme qui ne soit pas soumis à la loi, tous les autres sont nécessairement à la discrétion de celui-là1; & sʼil y a un chef national, & un autre chef étranger, quelque partage dʼautorité quʼils puissent faire, il est impossible que lʼun & lʼautre soient bien obéis, & que lʼétat soit bien gouverné.
Je nʼaurois point voulu habiter une République de nouvelle institution; quelques bonnes loix quʼelle pût avoir, de peur que le Gouvernement, autrement constitué peut-être quʼil ne faudroit pour le moment, ne convenant pas aux nouveaux Citoyens, ou les Citoyens au nouveau Gouvernement, lʼEtat ne fût sujet à être ébranlé & détruit presque dès sa naissance. Car il en est de la liberté comme de ces alimens solides & succulens, ou de ces vins généreux, propres à nourrir & fortifier les tempéramens robustes qui en ont lʼhabitude, mais qui accablent, ruinent & enivrent les foibles & délicats qui nʼy sont point faits. Les Peuples une fois accoutumés à des Maîtres, ne sont plus en état de sʼen passer. Sʼils tentent de secouer le joug, ils sʼéloignent dʼautant plus de la liberté, que, prenant pour elle une licence effrénée qui lui est, opposée, leurs révolutions les livrent presque toujours à des séducteurs qui ne font quʼaggraver leurs chaînes. Le Peuple Romain lui-même, ce modele de tous les Peuples libres, ne fut point en état de se gouverner en sortant de lʼoppression des Tarquins. Avili par lʼesclavage & les travaux ignominieux quʼils lui avoient imposés, ce nʼétoit dʼabord quʼune stupide populace quʼil falut ménager & gouverner avec la plus grande sagesse, afin que sʼaccoutumant peu à peu à respirer lʼair salutaire de la liberté, ces ames énervées ou plutôt abruties sous la tyrannie, acquissent par degrés cette sévérité de moeurs & cette fierté de courage qui en firent enfin le plus respectable de tous les Peuples. Jʼaurois donc cherché pour ma patrie une heureuse & tranquille République, dont lʼancienneté se perdit en quelque sorte dans la nuit des tems, qui nʼeût éprouvé que des atteintes propres à manifester & affermir dans ses habitans le courage & lʼamour de la Patrie, & où les Citoyens accoutumés de longue main à une sage indépendance, fussent non-seulement libres, mais dignes de lʼêtre.
Jʼaurois voulu me choisir une Patrie, détournée par une heureuse impuissance du féroce amour des conquêtes, & garantie par une position encore plus heureuse de la crainte de devenir elle-même la conquête dʼun autre Etat; une ville libre, placée entre plusieurs Peuples dont aucun nʼeût intérêt à lʼenvahir, & dont chacun eût intérêt dʼempêcher les autres de lʼenvahir eux-mêmes; une République, en un mot, qui ne tentât point lʼambition de ses voisins, & qui pût raisonnablement compter sur leur secours au besoin. Il sʼensuit que, dans une position si heureuse, elle nʼauroit eu rien à craindre que dʼelle-même, & que si ses Citoyens sʼétoient exercés aux armes, cʼeût été plutôt pour entretenir chez eux cette ardeur guerriere & cette fierté de courage qui sied si bien à la liberté, & qui en nourrit le goût, que par la nécessité de pourvoir à leur propre défense.
Jʼaurois cherché un pays où le droit de législation fût commun à tous les Citoyens: car qui peut mieux savoir quʼeux sous quelles conditions il leur convient de vivre ensemble dans une même société? Mais je nʼaurois pas approuvé des Plébiscites semblables à ceux des Romains, où les chefs de lʼEtat & les plus intéressés à sa conservation étoient exclus des délibérations dont souvent dépendoit son salut, & où, par une absurde inconséquence, les Magistrats étoient privés des droits dont jouissoient les simples Citoyens.
Au contraire, jʼaurois désiré que, pour arrêter les projets intéressés & mal conçus, & les innovations dangereuses qui perdirent enfin les Athéniens, chacun nʼeût pu le pouvoir de proposer de nouvelles loix à sa fantaisie; que ce droit appartînt aux seuls Magistrats, quʼils en usassent même avec tant de circonspection; que le Peuple, de son côté, fût si réservé à donner son consentement à ces loix, & que la promulgation ne pût sʼen faire quʼavec tant de solemnité, quʼavant que la constitution fût ébranlée, on eût le tems de se convaincre que cʼest sur-tout la grande antiquité des loix qui les rend saintes & vénérables; que le Peuple méprise bientôt celles quʼil voit changer tous les jours, & quʼen sʼaccoutumant à négliger les anciens usages, sous prétexte de faire mieux, on introduit souvent de grands maux pour en corriger de moindres.
Jʼaurois fui sur-tout, comme nécessairement mal gouvernée, une République où le Peuple, croyant pouvoir se passer de ses Magistrats, ou ne leur laisser quʼune autorité précaire, auroit imprudemment gardé lʼadministration des affaires civiles & lʼexécution de ses propres loix; telle dut être la grossiere constitution des premiers Gouvernemens sortant immédiatement de lʼétat de nature, & telle fut encore un des vices qui perdirent la République dʼAthenes.
Mais jʼaurois choisi celle où les particuliers se contentant de donner la sanction aux loix, & de décider en Corps, & sur le rapport des Chefs, les plus importantes affaires publiques, établiroient des Tribunaux respectés, en distingueroient avec soin les divers départemens, éliroient dʼannée en année les plus capables & les plus integres de leurs Concitoyens pour administrer la justice & gouverner lʼEtat; & où la vertu des Magistrats portant ainsi témoignage de la sagesse du Peuple, les uns & les autres sʼhonoreroient mutuellement. De sorte que si jamais de funestes mal-entendus venoient à troubler la concorde publique, ces tems même, dʼaveuglement & dʼerreurs fussent marqués par des témoignages de modération, dʼestime réciproque, & dʼun commun respect pour les lois; présages & garante dʼune réconciliation sincere & perpétuelle.
Tels sont, Magnifiques, tres-honorés & souverains Seigneurs, les avantages que jʼaurois recherchés dans la Patrie que je me serois choisie. Que si la Providence y avoit ajouté de plus une situation charmante, un climat tempéré, un pays fertile, & lʼaspect le plus délicieux qui soit sous le Ciel, je nʼaurois désiré, pour combler mon bonheur, que de jouir de tous ces biens dans le sein de cette heureuse Patrie, vivant paisiblement dans une douce société avec mes Concitoyens, exerçant envers eux & à leur exemple, lʼhumanité, lʼamitié & toutes les vertus, & laissant après moi lʼhonorable mémoire dʼun homme de bien & dʼun honnête & vertueux Patriote.
Si, moins heureux ou trop tard sage, je mʼétois vu réduit à finir en dʼautres climats une infirme & languissante carriere, regrettant inutilement le repos & la paix dont une jeunesse imprudente mʼauroit privé; jʼaurois du moins nourri dans mon ame ces mêmes sentimens dont je nʼaurois pu faire usage dans mon pays, & pénétré dʼune affection tendre & désintéressée pour mes Concitoyens éloignés, je leur aurois adressé du fond de mon cœur à peu pres le discours suivant.
Mes chers Concitoyens, ou plutôt mes freres, puisque les liens du sang ainsi que les loix nous unissent presque tous; il mʼest doux de ne pouvoir penser à vous, sans penser en même tems à tous les biens dont vous jouissez, & dont nul de vous peut-être ne sent mieux le prix que moi qui les ai perdus. Plus je réfléchis sur votre situation politique & civile, & moins je puis imaginer que la nature des choses humaines puisse en comporter une meilleure. Dans tous les autres Gouvernemens, quand il est question dʼassurer le plus grand bien de lʼEtat, tout se borne toujours à des projets en idées, & tout au plus à de simples possibilités; pour vous, votre bonheur est tout fait, il ne faut quʼen jouir; & vous nʼavez plus besoin, pour devenir parfaitement heureux, que de savoir vous contenter de lʼêtre. Votre souveraineté acquise ou recouvrée à la pointe de lʼépée, & conservée durant deux siecles à force de valeur & de sagesse, est enfin pleinement & universellement reconnue. Des traités honorables fixent vos limites, assurent vos droits & affermissent votre repos. Votre constitution est excellente, dictée par la plus sublime raison, & garantie par des Puissances amies & respectables; votre Etat est tranquille, vous nʼavez ni guerres ni conquérans à craindre; vous nʼavez point dʼautres maîtres que de sages loix que vous avez faites, administrées par des Magistrats integres qui sont de votre choix; vous nʼêtes ni assez riches pour vous énerver par la mollesse & perdre dans de vaines délices le goût du vrai bonheur & des solides vertus, ni assez pauvres pour avoir besoin de plus de secours étrangers que ne vous en procure votre industrie; & cette liberté précieuse, quʼon ne maintient chez les grandes Nations quʼavec des impôts exorbitans, ne vous coûte presque rien à conserver.
Puisse durer toujours, pour le bonheur de ses Citoyens & lʼexemple des Peuples une République si sagement & si heureusement constituée!. Voilà le seul vœu qui vous reste à faire, & le seul soin qui vous reste à prendre. Cʼest à vous seuls désormois, non à faire votre bonheur, vos ancêtres vous en ont évité la peine, mais à le rendre durable par la sagesse dʼen bien user. Cʼest de votre union perpétuelle, de votre obéissance aux loix, de votre respect pour leurs Ministres, que dépend votre conservation. Sʼil reste parmi vous le moindre germe dʼaigreur ou de défiance, hâtez-vous de le détruire, comme un levain funeste dʼoù résulteroient tôt ou tard vos malheurs & la ruine de lʼEtat. Je vous conjure de rentrer tous au fond de votre cœur, & de consulter la voix secrete de votre conscience. Quelquʼun parmi vous connoît-il dans lʼunivers un Corps plus integre, plus éclairé, plus respectable que celui de votre Magistrature? Tous ses membres ne vous donnent-ils pas lʼexemple de la modération, de la simplicité de moeurs, du respect pour les loix, & de la plus sincere réconciliation? Rendez donc sans reserve à de si sages Chefs cette salutaire confiance que la raison doit à la vertu; songez quʼils sont de votre choix, quʼils le justifient, & que les honneurs, dûs à ceux que vous avez constitués en dignité, retombent nécessairement sur vous-mêmes. Nul de vous nʼest assez peu éclairé pour ignorer quʼoù cesse la vigueur des loix & lʼautorité de leurs défenseurs, il ne peut y avoir ni sûreté, ni liberté pour personne. De quoi sʼagit-il donc entre vous, que de faire de bon cœur & avec une juste confiance ce que vous seriez toujours obligés de faire par un véritable intérêt, par devoir & pour la raison? Quʼune coupable & funeste indifférence pour le maintien de la constitution, ne vous fasse jamais négliger au besoin les sages avis des plus éclairés & des plus zélés dʼentre vous: mais que lʼéquité, la modération, la plus respectueuse fermeté, continuent de régler toutes vos démarches, & de montrer en vous, à tout lʼunivers, lʼexemple dʼun Peuple fier & modeste, aussi jaloux de sa gloire que de sa liberté. Gardez-vous, sur-tout, & ce sera mon dernier conseil, dʼécouter jamais des interprétations sinistres & des discours envenimés, dont les motifs secrets sont souvent plus dangereux que les actions qui en sont lʼobjet. Toute une maison sʼéveille & se tient en alarmes aux premiers cris dʼun bon & fidele gardien qui nʼaboie jamais quʼà lʼapproche des voleurs; mais on hait lʼimportunité de ces animaux bruyans qui troublent uns cesse le repos public, & dont les avertissemens continuels & déplacés ne se font pas même écouter au moment quʼils sont nécessaires.
Et vous, Magnifiques & très Honorés Seigneurs, vous dignes & respectables Magistrats dʼun Peuple libre, permettez-moi de vous offrir en particulier mes hommages & mes devoirs. Sʼil y a dans le monde un rang propre à illustrer ceux qui lʼoccupent, cʼest sans doute celui que donnent les talens & la vertu, celui dent vous vous êtes rendus dignes, & auxquels vos Concitoyens vous ont élevés. Leur propre mérite ajoute encore au vôtre un nouvel éclat; & choisis par des hommes capables dʼen gouverner dʼautres, pour les gouverner eux-mêmes, je vous trouve autant au-dessus des autres Magistrats, quʼun Peuple libre, & sur-tout celui que vous avez lʼhonneur de conduire, est par ses lumieres & par sa raison au-dessus de la populace des autres Etats.
Quʼil me soit permis de citer un exemple dont il devroit rester de meilleures traces, & qui sera toujours présent à mon cœur. Je ne me rappelle point sans la plus douce émotion, la mémoire du vertueux Citoyen de qui jʼai reçu le jour, & qui souvent entretint mon enfance du respect qui vous étoit dû. Je le vois encore, vivant du travail de ses mains, & nourrissant son ame des vérités les plus sublimes. Je vois Tacite, Plutarque & Grotius, mêlés devant lui avec les instrumenta de son métier. Je vois à ses côtés un fils chéri, recevant avec trop peu de fruit les tendres instructions du meilleur des peres. Mais si les égaremens dʼune folle jeunesse me firent oublier durant un tems de si sages leçons, jʼai le bonheur dʼéprouver enfin que quelque penchant quʼon ait vers le vice, il est difficile quʼune éducation dont le cœur se mêle, reste perdue pour toujours.
Tels sont, Magnifiques & très Honorés Seigneurs, les Citoyens & même les simples habitans nés dans lʼEtat que vous gouvernez; tels sont ces hommes instruits & sensés dont, sous le nom dʼouvriers & de peuple, on a chez les autres nations des idées si basses & si fausses. Mon pere, je lʼavoue avec joie, nʼétoit point distingué parmi ses Concitoyens, il nʼétoit que ce quʼils sont tous; & tel quʼil étoit, il nʼy a point de pays où sa société nʼeût été recherchée, cultivée, & même avec fruit, par les plus honnêtes gens. Il ne mʼappartient pas, & grace au Ciel, il nʼest pas nécessaire de vous parler des égards que peuvent attendre de vous des hommes de cette trempe, vos égaux par lʼéducation, ainsi que par les droits de la nature & de la naissance; vos inférieurs par leur volonté, par la préférence quʼils doivent à votre mérite, quʼils lui ont accordée, & pour laquelle vous leur devez à votre tour une sorte de reconnoissance. Jʼapprends avec une vive satisfaction de combien de douceur & de condescendance vous tempérez avec eux la gravité convenable aux Ministres des lois; combien vous leur rendez en estime & en attentions ce quʼils vous doivent dʼobéissance & de respects; conduite pleine de justice & de sagesse, propre à éloigner de plus en plus la mémoire des événemens malheureux quʼil faut oublier pour ne les revoir jamais: conduite dʼautant plus judicieuse, que ce Peuple équitable & généreux se fait un plaisir de son devoir, quʼil aime naturellement à vous honorer, & que les plus ardens à soutenir leurs droits sont les plus portés à respecter les vôtres.
Il ne doit pas être étonnant que les Chefs dʼune société civile en aiment la gloire & le bonheur: mais il lʼest trop pour le repos des hommes que ceux qui se regardent comme les Magistrats, ou plutôt comme les maîtres dʼune Patrie plus sainte & plus sublime, témoignent quelque amour pour la Patrie terrestre qui les nourrit. Quʼil mʼest doux de pouvoir faire en notre faveur une exception si rare, & placer au rang de nos meilleurs Citoyens ces zélés dépositaires des dogmes sacrés autorisés par les loix, ces vénérables Pasteurs des ames, dont la vive & douce, éloquence porte dʼautant mieux dans les cœurs les maximes de lʼEvangile, quʼils commencent toujours par les pratiquer eux-mêmes! Tout le monde soit avec quel succès le grand art de la Chaire est cultivé à Geneve. Mais, trop accoutumés à voir dire dʼune maniere & faire dʼune autre, peu de gens savent jusquʼà quel point lʼesprit du christianisme, la sainteté des moeurs, la sévérité pour soi-même & la douceur pour autrui, régnent dans le Corps de nos Ministres. Peut-être appartient-il à la seule ville de Geneve de montrer lʼexemple édifiant dʼune aussi parfaite union entre une société de Théologiens & de gens de Lettres; cʼest en grande partie sur leur sagesse & leur modération reconnues, cʼest sur leur zele pour la prospérité de lʼEtat que je fonde lʼespoir de son éternelle tranquillité; & je remarque avec un plaisir mêlé dʼétonnement & de respect, combien ils ont dʼhorreur pour les affreuses maximes de ces hommes sacrés & barbares dont lʼHistoire fournit plus dʼun exemple, & qui, pour soutenir les prétendus droits de Dieu, cʼest-à-dire leurs intérêts, étoient dʼautant moins avares du sang humain, quʼils se flattoient que le leur seroit toujours respecté.
Pourrais-je oublier cette précieuse moitié de la République qui fait le bonheur de lʼautre, & dont la douceur & la sagesse y maintiennent la paix & les bonnes moeurs? Aimables & vertueuses Citoyennes, le sort de votre sexe sera toujours de gouverner le nôtre. Heureux! quand votre chaste pouvoir exercé seulement dans lʼunion conjugale, ne se fait sentir que pour la gloire de lʼEtat & le bonheur public. Cʼest ainsi que les femmes commandoient à Sparte, & cʼest ainsi que vous méritez de commander à Geneve. Quel homme pourroit résister à la voix de lʼhonneur & de la raison dans la bouche dʼune tendre épouse; & qui ne mépriseroit un vain luxe, en voyant votre simple & modeste parure qui, par lʼéclat quʼelle tient de vous, semble être la plus favorable à la beauté? Cʼest à vous, de maintenir toujours, par votre aimable & innocent empire, & par votre esprit insinuant, lʼamour des loix dans lʼEtat & la concorde parmi les Citoyens; de réunir, par dʼheureux mariages, les familles divisées; & sur-tout de corriger, par la persuasive douceur de vos leçons, & par les grâces modestes de votre entretien, les travers que nos jeunes gens vont prendre en dʼautres pays, dʼoù, au lieu de tant de choses utiles dont ils pourroient profiter, ils ne rapportent, avec un ton puéril & des airs ridicules pris parmi des femmes perdues, que lʼadmiration de je ne sois quelles prétendues grandeurs, frivoles dédommagemens de la servitude, qui ne vaudront jamais lʼauguste liberté. Soyez donc toujours ce que vous êtes, les chastes gardiennes des moeurs & les doux liens de la paix, & continuez de faire valoir, en toute occasion, les droits du cœur & de la nature au profit du devoir & de la vertu.
Je me flatte de nʼêtre point démenti par lʼévénement, en fondant sur de tels garans lʼespoir du bonheur commun des Citoyens & de la gloire de la République. Jʼavoue quʼavec tous ces avantages, elle ne brillera pas de cet éclat dont la plupart des yeux sont éblouis, & dont le puéril & funeste goût est le plus mortel ennemi du bonheur & de la liberté. Quʼune jeunesse dissolue aille chercher ailleurs des plaisirs faciles & de longs repentirs. Que les prétendus gens de goût admirent en dʼautres lieux la grandeur des palois, la beauté des équipages, les superbes ameublemens, la pompe des spectacles, & tous les rafinemens de la mollesse & du luxe. A Geneve on ne trouvera que des hommes; mais pourtant un tel spectacle a bien son prix, & ceux qui le rechercheront, vaudront bien les admirateurs du reste.
Daignez, Magnifiques, Tres-Honorés & Souverains Seigneurs, recevoir tous avec la même bonté les respectueux témoignages de lʼintérêt que je prends à votre prospérité commune. Si jʼétois assez malheureux pour être coupable de quelque transport indiscret dans cette vive effusion de mon cœur, je vous supplie de le pardonner à la tendre affection dʼun vrai Patriote, & au zele ardent & légitime dʼun homme qui nʼenvisage point de plus grand bonheur pour lui-même que celui de vous voir tous heureux.
Je suis avec le plus profond respect, MAGNIFIQUES, TRES-HONORÉS, ET SOUVERAINS SEIGNEURS, Votre très-humble & très-obéissant serviteur & Concitoyen, JEAN-JAQUES ROUSSEAU.
à Chambéri, le 12 juin 1754.