PRÉFACE
Discours sur l'origine et les fondements de l'inégalité parmi les hommes, Jean-Jacques Rousseau (1755)·Texte intégral, chapitre 2 sur 6·Livre complet →
La plus utile & la moins avancée de toutes les connoissances humaines me paroît être celle de lʼhomme2; & jʼose dire que la seule inscription du Temple de Delphes contenoit un Précepte plus important & plus difficile que tous les gros Livres des Moralistes. Aussi, je regarde le sujet de ce Discours comme une des questions les plus intéressantes que la Philosophie puisse proposer, & malheureusement pour nous, comme une des plus épineuses que les Philosophes puissent résoudre: car comment connoître la source de lʼinégalité parmi les hommes, si lʼon ne commence par les connoître eux-mêmes? Et comment lʼhomme viendra-t-il à bout de se voir tel que lʼa formé la nature, à travers tous les changemens que la succession des tems & des choses a dû produire dans sa constitution originelle, & de démêler ce quʼil tient de son propre fonds dʼavec ce que les circonstances & ses progrès ont ajouté ou changé à son état primitif? Semblable à la statue de Glaucus, que le tems, la mer & les orages avoient tellement défigurée, quʼelle ressembloit moins à un Dieu quʼà une bête féroce, lʼâme humaine altérée au sein de la société par mille causes sans cesse renaissantes, par lʼacquisition dʼune multitude de connoissances & dʼerreurs, par les changemens arrivés à la constitution des corps, & par le choc continuel des passions, a, pour ainsi dire, changé dʼapparence au point dʼêtre presque méconnaissable; & lʼon nʼy trouve plus, au lieu dʼun être agissant toujours par des principes certains & invariables, au lieu de cette céleste & majestueuse simplicité dont son Auteur lʼavoit empreinte, que le difforme contraste de la passion qui croit raisonner, & de lʼentendement en délire.
Ce quʼil y a de plus cruel encore, cʼest que tous les progrès de lʼespece humaine lʼéloignant sans cesse, de son état primitif, plus nous accumulons de nouvelles connoissances, & plus nous nous ôtons les moyens dʼacquérir la plus importante de toutes, & que cʼest, en un sens à force dʼétudier lʼhomme que nous nous sommes mis hors dʼétat de le connoître.
Il est aisé de voir que cʼest dans ces changemens successifs de la constitution humaine, quʼil faut chercher la premiere origine des différences qui distinguent les hommes, lesquels, dʼun commun aveu, sont naturellement aussi égaux entrʼeux que lʼétoient les animaux de chaque espece, avant que diverses causes physiques eussent introduit dans quelques-unes les variétés que nous y remarquons. En effet, il nʼest pas concevable que ces premiers changemens, par quelque moyen quʼils soient arrivés, aient altéré, tout à la fois & de la même maniere tous les individus de lʼespece; mais les uns sʼétant perfectionnés ou détériorés, & ayant acquis diverses qualités, bonnes ou mauvaises, qui nʼétoient point inhérentes à leur nature, les autres resterent plus long-tems dans leur état originel; & telle fut parmi les hommes la premiere source de lʼinégalité; quʼil est plus aisé de démontrer ainsi en général que dʼen assigner avec précision les véritables causes.
Que mes lecteurs ne sʼimaginent donc pas que jʼose me flatter dʼavoir vu ce qui me paroît si difficile à voir. Jʼai commencé quelques raisonnemens: jʼai hazardé quelques conjectures, moins dans lʼespoir de résoudre la question, que dans lʼintention de lʼéclaircir & de la réduire à son véritable état. Dʼautres pourront aisément aller plus loin dans la même route, sans quʼil soit facile à personne dʼarriver au terme; car ce nʼest pas une légere entreprise de démêler ce quʼil y a dʼoriginaire & dʼartificiel dans la nature actuelle de lʼhomme, & de bien connoître un état qui nʼexiste plus, qui nʼa peut-être point existé, qui probablement nʼexistera jamais, & dont il est pourtant nécessaire dʼavoir des notions justes pour bien juger de notre état présent. Il faudroit même plus de philosophie quʼon ne pense à celui qui entreprendroit de déterminer exactement les précautions à prendre, pour faire sur ce sujet de solides observations; & une bonne solution du problême suivant ne me paroîtroit pas indigne des Aristotes & des Plines de notre siecle: Quelles expériences seroient nécessaires pour parvenir à connoître lʼhomme naturel; & quels sont les moyens de faire ces expériences au sein de la société? Loin dʼentreprendre de résoudre ce problême, je crois en avoir assez médité le sujet pour oser répondre dʼavance que les plus grands Philosophes ne seront pas trop bons pour diriger ces expériences, ni les plus puissans Souverains pour les faire; concours auquel il nʼest gueres raisonnable de sʼattendre, sur-tout avec la persévérance ou plutôt la succession de lumieres & de bonne volonté, nécessaire de part & dʼautre pour arriver au succes.
Ces recherches si difficiles à faire, & auxquelles on a si peu songé jusquʼici, sont pourtant les seuls moyens qui nous restent de lever une multitude de difficultés qui nous dérobent la connoissance des fondemens réels de la société humaine. Cʼest cette ignorance de la nature de lʼhomme qui jette tant dʼincertitude & dʼobscurité sur la véritable définition du droit naturel: car lʼidée du droit, dit M. Burlamaqui, & plus encore celle du droit naturel, sont manifestement des idées relatives à la nature de lʼhomme. Cʼest donc de cette nature même de lʼhomme, continue-t-il, de sa constitution & de son état, quʼil faut déduire les principes de cette science.
Ce nʼest point sans surprise & sans scandale quʼon remarque le peu dʼaccord qui regne sur cette importante matiere entre les divers auteurs qui en ont traité. Parmi les plus graves Ecrivains, à peine en trouve-t-on deux qui soient du même avis sur ce point. Sans parler des anciens Philosophes qui semblent avoir pris à tâche de se contredire entrʼeux sur les principes les plus fondamentaux, les Jurisconsultes Romains assujettissent indifféremment lʼhomme & tous les autres animaux à la même loi naturelle, parce quʼils considerent plutôt sous ce nom la loi que la nature sʼimpose à elle-même que celle quʼelle prescrit; ou plutôt à cause de lʼacception particuliere selon laquelle ces Jurisconsultes entendent le mot de toi, quʼils semblent nʼavoir pris en cette occasion que pour lʼexpression des rapporte généraux établis par la nature entre tous les êtres animés, pour leur commune conservation. Les modernes ne reconnoissant, sous le nom de loi, quʼune regle prescrite à un être moral, cʼest-à-dire intelligent, libre, & considéré dans ses rapports avec dʼautres êtres, bornent conséquemment au seul animal doué de raison, cʼest-à-dire à lʼhomme, la compétence de la loi naturelle; mais définissant cette loi chacun à sa mode, ils lʼétablissent tous sur des principes si métaphysiques, quʼil y a, même parmi nous, bien peu de gens en état de comprendre ces principes, loin de pouvoir les trouver dʼeux-mêmes. De sorte que toutes les définitions de ces savans hommes, dʼailleurs en perpétuelle contradiction entrʼelles, sʼaccordent seulement en ceci, quʼil est impossible dʼentendre la loi de nature, & par conséquent dʼy obéir, sans être un très grand raisonneur & un profond métaphysicien. Ce qui signifie précisément que les hommes ont dû employer pour lʼétablissement de la société, des lumieres qui ne se développent quʼavec beaucoup de peine, & pour fort peu de gens, dans le sein de la société même.
Connoissant si peu la nature, & sʼaccordant si mal sur le sens du mot Loi, il seroit bien difficile de convenir dʼune bonne définition de la loi naturelle. Aussi toutes celles quʼon trouve dans les livres, outre le défaut de nʼêtre point uniformes, ont-elles encore celui dʼêtre tirées de plusieurs connoissances que les hommes nʼont point naturellement, & des avantages dont ils ne peuvent concevoir lʼidée, quʼapres être sortis de lʼétat de nature. On commence par rechercher les regles dont, pour lʼutilité commune, il seroit à propos que les hommes convinssent entrʼeux, & puis, on donne le nom de loi naturelle à la collection de ces regles, sans autre preuve que le bien quʼon trouve qui résulteroit de leur pratique universelle. Voilà assurément une maniere très commode de composer des définitions, & dʼexpliquer la nature des choses par des convenances presque arbitraires.
Mais tant que nous ne connoîtrons point lʼhomme naturel, cʼest en vain que nous voudrons déterminer la loi quʼil a reçue, ou celle qui convient le mieux à sa constitution. Tout ce que nous pouvons voir tres-clairement au sujet de cette loi, cʼest que non-seulement, pour quʼelle soit loi, il faut que la volonté de celui quʼelle oblige puisse sʼy soumettre avec connoissance; mais quʼil faut encore, pour quʼelle soit naturelle, quʼelle parle immédiatement par la voix dé la nature.
Laissant donc tous les livres scientifiques, qui ne nous apprennent quʼà voir les hommes tels quʼils se sont faits, & méditant sur les premieres & plus simples opérations de lʼame humaine, jʼy crois appercevoir deux principes antérieure à la raison, dont lʼun nous intéresse ardemment à notre bien-être & à la conservation de nous-mêmes, & lʼautre nous inspire une répugnance naturelle à voir périr ou souffrir tout être sensible, & principalement nos semblables. Cʼest du concours & de la combinaison que notre esprit est en état de faire de ces deux principes, sans quʼil soit nécessaire dʼy faire entrer celui de la sociabilité, que me paroissent découler toutes les regles du droit naturel; regles que la raison est ensuite forcée de rétablir sur dʼautres fondemens, quand, par me développemens successifs, elle est venue à bout dʼétouffer la nature.
De cette maniere, on nʼest point obligé de faire de lʼhomme un philosophe avant que dʼen faire un homme; ses devoirs envers autrui ne lui sont pas uniquement dictés par les tardives leçons de la sagesse; & tant quʼil ne résistera point à lʼimpulsion intérieure de la commisération, il ne fera jamais du mal à un autre homme, ni même à aucun être sensible; excepté dans le cas légitime où sa conservation se trouvant intéressée, il est obligé de se donner la préférence à lui-même. Par ce moyen, on termine aussi les anciennes disputes sur la participation des animaux à la loi naturelle; car il est clair que, dépourvus de lumieres & de liberté, ils ne peuvent reconnoître cette loi; mais tenant en quelque chose à notre nature par la sensibilité dont ils sont doués, on jugera quʼils doivent aussi participer au droit naturel, & que lʼhomme est assujetti envers eux à quelque espece de devoirs. Il semble, en effet, que si je suis obligé de ne faire aucun mal à mon semblable, cʼest moins parce quʼil est un être raisonnable, que parce quʼil est un être sensible; qualité qui étant commune à la bête & à lʼhomme, doit au moins donner à lʼune le droit de nʼêtre point maltraitée inutilement par lʼautre.
Cette même étude de lʼhomme originel, de ses vrais besoins, & des principes fondamentaux de ses devoirs, est encore le seul bon moyen quʼon puisse employer pour lever ces foules de difficultés qui se présentent sur lʼorigine de lʼinégalité morale, sur les vrais fondemens du corps politique, sur les droits réciproques de ses membres, & sur mille autres questions semblables, aussi importantes que mal éclaircies.
En considérant la société humaine dʼun regard tranquille & désintéressé, elle ne semble montrer dʼabord que la violence des hommes puissans & lʼoppression des foibles: lʼesprit se révolte contre la dureté des uns; on est porté à déplorer lʼaveuglement des autres; & comme rien nʼest moins stable parmi les hommes que ces relations extérieures que le hasard produit plus souvent que la sagesse, & que lʼon appelle foiblesse ou puissance, richesse ou pauvreté, les établissemens humains paroissent au premier coup dʼœil fondés sur des monceaux de sable mouvant: ce nʼest quʼen les examinant de pres, ce nʼest quʼapres avoir écarté la poussiere & le sable qui environnent lʼédifice, quʼon apperçoit la base inébranlable sur laquelle il est élevé, & quʼon apprend à en respecter les fondemens, Or, sans lʼétude sérieuse de lʼhomme, de ses facultés naturelles, & de leurs développemens successifs, on ne viendra jamais à bout de faire ces distinctions, & de séparer, dans lʼactuelle constitution des choses, ce quʼa fait la volonté divine, dʼavec ce que lʼart humain a prétendu faire. Les recherches politiques & morales, auxquelles donne lieu lʼimportante question que jʼexamine, sont donc utiles de toutes manieres, & lʼhistoire hypothétique des gouvernemens est pour lʼhomme une leçon instructive à tous égards. En considérant ce que nous serions devenus, abandonnés à nous-mêmes, nous devons apprendre à bénir celui dont la main bienfaisante, corrigeant nos institutions & leur donnant une assiette inébranlable, a prévenu les désordres qui devroient en résulter, & fait naître notre bonheur des moyens qui sembloient devoir combler notre misere.
Quem te Deus esse Jussit, & humanâ quâ parte locatus es in re, Disce.
AVERTISSEMENT SUR LES NOTES
Jʼai ajouté quelques notes à cet Ouvrage, selon ma coutume paresseuse de travailler à bâton rompu; ces notes sʼécartent quelquefois assez du sujet, pour nʼêtre pas bonnes à lire avec le texte. Je les ai donc rejettées à la fin du Discours, dans lequel jʼai tâche de suivre de mon mieux le plus droit chemin. Ceux qui auront le courage de recommencer, pourront sʼamuser la seconde fois à battre les buissons, & tenter de parcourir les notes; il y aura peu de mal que les autres ne les lisent point du tout.