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PREMIÈRE PARTIE

Discours sur l'origine et les fondements de l'inégalité parmi les hommes, Jean-Jacques Rousseau (1755)·Texte intégral, chapitre 4 sur 6·Livre complet →

Quelque important quʼil soit, pour bien juger de lʼétat naturel de lʼhomme, de le considérer dès son origine, & de lʼexaminer, pour ainsi dire, dans le premier embryon de lʼespece, je ne suivrai point son organisation à travers ses développemens successifs: je ne mʼarrêterai pas à rechercher dans le systeme animal ce quʼil put être au commencement, pour devenir enfin ce quʼil est. Je nʼexaminerai pas si, comme le pense Aristote, ses ongles alongés ne furent point dʼabord des griffes crochues; sʼil nʼétoit point velu comme un ours, & si, marchant à quatre pieds3, ses regards dirigés vers la terre, & bornés à un horizon de quelques pas, ne marquoient point à la fois le caractere & les limites de ses idées. Je ne pourrois former sur ce sujet que des conjectures vagues & presque imaginaires. Lʼanatomie comparée a fait encore trop peu de progres, les observations des Naturalistes sont encore trop incertaines, pour quʼon puisse établir sur de pareils fondemens la base dʼun raisonnement solide; ainsi, sans avoir recours aux connoissances surnaturelles que nous avons sur ce point, & sans avoir égard aux changemens qui ont dû survenir dans la conformation, tant intérieure quʼextérieure, de lʼhomme, à mesure quʼil appliquoit ses membres à de nouveaux usages, & quʼil se nourrissoit de nouveaux alimens, je le supposerai conformé de tout tems comme je le vois aujourdʼhui, marchant à deux pieds, se servant de ses mains comme nous faisons des nôtres, portant ses regards sur toute la nature, & mesurant des yeux la vaste étendue du ciel.

En dépouillant cet être, ainsi constitué de tous les dons surnaturels quʼil a pu recevoir, & de toutes les facultés artificielles, quʼil nʼa pu acquérir que par de longs progres; en le considérant, en un mot, tel quʼil a dû sortir des mains de la nature, je vois un animal moins fort que les uns, moins agile que les autres, mais à tout prendre, organisé le plus avantageusement de tous: je le vois se rassasiant sous un chêne, se désaltérant au premier ruisseau, trouvant son lit au pied du même arbre qui lui a fourni son repas, & voilà ses besoins satisfaits.

La terre, abandonnée à sa fertilité naturelle4, & couverte de forêts immenses que la cognée ne mutila jamais, offre à chaque pas des magasins & des retraites aux animaux de toute espece. Les hommes, dispersés parmi eux, observent, imitent leur industrie, & sʼélevent ainsi jusquʼà lʼinstinct des bêtes, avec cet avantage que chaque espece nʼa que le sien propre, & que lʼhomme nʼen ayant peut-être aucun qui lui appartienne, se les approprie tous, se nourrit également de la plupart des alimens divers5 que les autres animaux se partagent, & trouve par conséquent sa subsistance plus aisément que ne peut faire aucun dʼeux.

Accoutumés dès lʼenfance aux intempéries de lʼair, & à la rigueur des saisons, exercés à la fatigue, & forcés de défendre nuds & sans armes leur vie & leur proie contre les autres bêtes féroces, ou de leur échapper à la course, les hommes se forment un tempérament robuste & presque inaltérable; les enfans, apportant au monde lʼexcellente constitution de leurs peres, & la fortifiant par les mêmes exercices qui lʼont produite, acquierent ainsi toute la vigueur dont lʼespece humaine est capable. La nature en use précisément avec eux comme la loi de Sparte avec les enfans des citoyens; elle rend forts & robustes ceux qui sont bien constituée, & fait périr tous les autres; différente en cela de nos sociétés, où lʼEtat, en rendant les enfans onéreux aux peres, les tue indistinctement avant leur naissance.

Le corps de lʼhomme sauvage étant le seul instrument quʼil connoisse, il lʼemploie à divers usages, dont, par le défaut dʼexercice, les nôtres sont incapables; & cʼest notre industrie qui nous ôte la force & lʼagilité que la nécessité lʼoblige dʼacquérir. Sʼil avoit eu une hache, son poignet romproit-il de si fortes branches? Sʼil avoit eu une fronde, lanceroit-il de la main une pierre avec tant de roideur? Sʼil avoit eu une échelle, grimperoit-il si légerement sur un arbre? Sʼil avoit eu un cheval, seroit-il si vite à la course? Laissez à lʼhomme civilisé le tems de rassembler toutes ses machines autour de lui, on ne peut douter quʼil ne surmonte facilement lʼhomme sauvage; mais si vous voulez voir un combat plus inégal encore, mettez-les nuds & désarmés vis-à-vis lʼun de lʼautre, & vous reconnoîtrez bientôt quel est lʼavantage dʼavoir sans cesse toutes ses forces à sa disposition, dʼêtre toujours prêt à tout événement, & de se porter, pour ainsi dire, toujours tout entier avec soi6.

Hobbes prétend que lʼhomme est naturellement intrépide, & ne cherche quʼà attaquer & combattre. Un philosophe illustre pense, au contraire, & Cumberland & Pufendorf lʼassurent aussi, que rien nʼest si timide que lʼhomme dans lʼétat de nature, & quʼil est toujours tremblant & prêt à fuir au moindre bruit qui le frappe, au moindre mouvement quʼil apperçoit. Cela peut être ainsi pour les objets quʼil ne connoît pas, & je ne doute point quʼil ne soit effrayé par tous les nouveaux spectacles qui sʼoffrent à lui, toutes les fois quʼil ne peut distinguer le bien & le mal physiques quʼil en doit attendre, ni comparer ses forces avec les dangers quʼil a à courir; circonstances rares dans lʼétat de nature, où toutes choses marchent dʼune maniere si uniforme, & où la face de la terre nʼest point sujette à ces changemens brusques & continuels quʼy causent les passions & lʼinconstance des peuples réunis. Mais lʼhomme sauvage vivant dispersé parmi les animaux, & se trouvant de bonne heure dans le cas de se mesurer avec eux, il en fait bientôt la comparaison, & sentant quʼil les surpasse plus en adresse quʼils ne le surpassent en force, il apprend à ne les plus craindre. Mettez un ours ou un loup aux prises avec un Sauvage robuste, agile, courageux comme ils sont tous, armé de pierres & dʼun bon bâton, & vous verrez que le péril sera tout au moins réciproque, & quʼapres plusieurs expériences pareilles, les bêtes féroces qui nʼaiment point à sʼattaquer lʼune à lʼautre, sʼattaqueront peu volontiers à lʼhomme, quʼelles auront trouvé tout aussi féroce quʼelles. A lʼégard des animaux qui ont réellement plus de force quʼil nʼa dʼadresse, il est vis-à-vis dʼeux dans le cas des autres especes plus foibles, qui ne laissent pas de subsister; avec cet avantage pour lʼhomme, que, non moins dispos quʼeux à la course, & trouvant sur les arbres un refuge presque assuré, il a par-tout le prendre & le laisser dans la rencontre, & le choix de la fuite ou du combat. Ajoutons quʼil ne paroît pas quʼaucun animal fasse naturellement la guerre à lʼhomme, hors le cas de sa propre défense ou dʼune extrême faim, ni témoigne contre lui de ces violentes antipathies qui semblent annoncer quʼune espece est destinée parla nature à servir de pâture à lʼautre.

Voilà, sans doute les raisons pourquoi les Negres & les Sauvages se mettent si peu en peine des bêtes féroces quʼils peuvent rencontrer dans les bois. Les Caraïbes de Venezuela vivent entrʼautres, à cet égard, dans la plus profonde sécurité & sans le moindre inconvénient. Quoiquʼils soient presque nuds, dit François Corréal, ils ne laissent pas de sʼexposer hardiment dans les bois, armés seulement de la fleche & de lʼarc; mais on nʼa jamais oui dire quʼaucun dʼeux ait été dévoré des bêtes.

Dʼautres ennemis plus redoutables, & dont lʼhomme nʼa pas les mêmes moyens de se défendre, sont les infirmités naturelles, lʼenfance, la vieillesse, & les maladies de toute espece; tristes signes de notre foiblesse, dont les deux premiers sont communs à tous les animaux, & dont le dernier appartient principalement à lʼhomme vivant en société. Jʼobserve même, au sujet de lʼenfance, que la mere, portant par-tout son enfant avec elle, a beaucoup plus de facilité à le nourrir que n ont les femelles de plusieurs animaux, qui sont forcées dʼaller & venir sans cesse avec beaucoup de fatigue, dʼun côté pour chercher leur pâture, & de lʼautre, pour allaiter ou nourrir leurs petits. Il est vrai que si la femme vient à périr, lʼenfant risque fort de périr avec elle; mais ce danger est commun à cent autres especes, dont les petits ne sont de long-tems en état dʼaller chercher eux-mêmes leur nourriture; & si lʼenfance est plus longue parmi nous, la vie étant plus longue aussi, tout est encore à-peu-pres égal en ce point7, quoiquʼil y ait sur la durée du premier âge, & sur le nombre des petits8, dʼautres regles, qui ne sont pas de mon sujet. Chez les vieillards, qui agissent & transpirent peu, le besoin dʼalimens diminue avec la faculté dʼy pourvoir; & comme la vie sauvage éloigne dʼeux la goutte & les rhumatismes, & que la vieillesse est de tous les maux celui que les secours humains peuvent le moins soulager, ils sʼéteignent enfin, sans quʼon sʼapperçoive quʼils cessent dʼêtre, & presque sans sʼen appercevoir eux-mêmes.

A lʼégard des maladies, je ne répéterai point les vaines & fausses déclamations que font contre la médecine la plupart des gens en santé; mais je demanderai sʼil y a quelque observation solide de laquelle on puisse conclure que dans les pays où cet art est le plus négligé, la vie moyenne de lʼhomme soit plus courte que dans ceux où il est cultivé avec le plus de soin. Et comment cela pourroit-il être, si nous nous donnons plus de maux que la médecine ne peut nous fournir de remedes! Lʼextrême inégalité dans la maniere de vivre, lʼexces dʼoisiveté dans les uns, lʼexces de travail dans les autres, la facilité dʼirriter & de satisfaire nos appétits & notre sensualité, les alimens trop recherchés des riches, qui les nourrissent de sucs échauffans & les accablent dʼindigestions, la mauvaise nourriture des pauvres, dont ils manquent même le plus souvent, & dont le défaut les porte à surcharger avidement leur estomac dans lʼoccasion, les veilles, les exces de toute espece, les transports immodérés de toutes les passions, les fatigues & lʼépuisement dʼesprit, les chagrins & les peines sans nombre quʼon éprouve dans tous les états, & dont les ames sont perpétuellement rongées: voilà les funestes garans que la plupart de nos maux sont notre propre ouvrage, & que nous les aurions presque tous évités en conservant la maniere de vivre simple, uniforme & solitaire qui nous étoit prescrite par la nature. Si elle nous a destinés à être sains, jʼose presque assurer que lʼétat de réflexion est un état contre nature, & que lʼhomme qui médite est un animal dépravé. Quand on songe à la bonne constitution des Sauvages, au moins de ceux que nous nʼavons pas perdus avec nos liqueurs fortes; quand on sait quʼils ne connoissent presque dʼautres maladies que les blessures & la vieillesse, on est très porté à croire quʼon feroit aisément lʼhistoire des maladies humaines en suivant celle des sociétés civiles. Cʼest au moins lʼavis de Platon, qui juge, sur certains remedes employés ou approuvés par Podalyre & Macaon au siege de Troye, que diverses maladies que ces remedes devoient exciter, nʼétoient point encore alors connues parmi les hommes; & Celse rapporte que la diéte, aujourdʼhui si nécessaire, ne fut inventée que par Hippocrate.

Avec si peu de sources de maux, lʼhomme dans lʼétat de nature nʼa donc gueres besoin de remedes, moins encore de médecins; lʼespece humaine nʼest point non plus à cet égard de pire condition que toutes les autres, & il est aisé de savoir des chasseurs, si dans leurs courses ils trouvent beaucoup dʼanimaux infirmes. Plusieurs en trouvent-ils qui ont reçu des blessures considérables très bien cicatrisées, qui ont eu des os & même des membres rompus & repris sans autre chirurgien que le tems, sans autre régime que leur vie ordinaire, & qui nʼen sont pas moins parfaitement guéris, pour nʼavoir point été tourmentés dʼincisions, empoisonnés de drogues, ni exténués de jeûnes. Enfin, quelque utile que puisse être parmi nous la médecine bien administrée, il est toujours certain que site Sauvage malade, abandonné à lui-même, nʼa rien à espérer que de la nature; en revanche, il nʼa rien à craindre que de son mal; ce qui rend souvent sa situation préférable à la nôtre.

Gardons-nous donc de confondre lʼhomme sauvage avec les hommes que nous avons sous les yeux. La nature traite tous les animaux abandonnés à ses soins avec une prédilection qui semble montrer combien elle est jalouse de ce droit. Le cheval, le chat, le taureau, lʼâne même, ont la plupart une taille plus haute, tous une constitution plus robuste, plus de vigueur, de force & de courage dans les forêts que dans nos maisons; ils perdent la moitié de ces avantages en devenant domestiques, & lʼon diroit que tous nos soins à bien traiter & nourrir ces animaux, nʼaboutissent quʼà les abâtardir. Il en est ainsi de lʼhomme même: en devenant sociable & esclave, il devient foible, craintif, rampant, & sa maniere de vivre molle & efféminée acheve dʼénerver à la fois sa force & son courage. Ajoutons quʼentre les conditions sauvage & domestique, la différence dʼhomme à homme doit être plus grande encore que celle de bête à bête: car, lʼanimal & lʼhomme ayant été traités également par la nature, toutes les commodités que lʼhomme se donne de plus quʼaux animaux quʼil apprivoise, sont autant de causes particulieres qui le font dégénérer plus sensiblement.

Ce nʼest donc pas un si grand malheur à ces premiers hommes, ni sur-tout un si grand obstacle à leur conservation, que la nudité, le défaut dʼhabitation, & la privation de toutes ces inutilités que nous croyons si nécessaires. Sʼils nʼont pas la peau velue, ils nʼen ont aucun besoin dans les pays chauds, & ils savent bientôt, dans les pays froids, sʼapproprier celles des bêtes quʼils ont vaincues; sʼils nʼont que deux pieds pour courir, ils ont deux bras pour pourvoir à leur défense & à leurs besoins. Leurs enfans marchent peut-être tard & avec peine, mais les meres les portent avec facilité; avantage qui manque aux autres especes, où la mere étant poursuivie se voit contrainte dʼabandonner ses petits ou de régler son pas sur le leur*. Enfin, à moins de supposer ces concours singuliers & fortuits de circonstances dont je parlerai dans la suite, & qui pouvoient fort bien ne jamais arriver, il est clair, en tout état de cause, que le premier qui se fit des habits ou un logement, se donna en cela des choses peu nécessaires, puisquʼil sʼen étoit passé jusquʼalors, & quʼon ne voit pas pourquoi il nʼeût pu supporter, homme fait, un genre de vie quʼil supportoit dès son enfance.

*Il peut y avoir à ceci quelques exceptions. Celle, par exemple, de cet animal de la province de Nicaraga qui ressemble à un Renard, qui a les pieds comme les mains dʼun homme, & qui, selon Corréal, a sous le ventre un fac où la mere met ses petits lorsquʼelle est obligée de fuir. Cʼest sans doute le même animal quʼon appelle Tlaquatzin au Mexique, & à la femelle duquel Laet donne un semblable fac pour le même usage.

Seul, oisif, & toujours voisin du danger, lʼhomme sauvage doit aimer à dormir, & avoir le sommeil léger, comme les animaux qui, pensant peu, dorment, pour ainsi dire, tout le tems quʼils ne pensent point. Sa propre conservation faisant presque son unique soin, ses facultés les plus exercées doivent être celles qui ont pour objet principal lʼattaque & la défense, soit pour subjuguer sa proie, soit pour se garantir dʼêtre celle dʼun autre animal; au contraire, les organes qui ne se perfectionnent que par la mollesse & la sensualité, doivent rester dans un état de grossiereté qui exclut en lui toute espece de délicatesse; & ses sens se trouvant partagés sur ce point, il aura le toucher & le goût dʼune rudesse extrême; la vue, lʼouïe & lʼodorat, de la plus grande subtilité. Tel est lʼétat animal en général, & cʼest aussi, selon le rapport des Voyageurs, celui de la plupart des peuples sauvages. Ainsi il ne faut point sʼétonner que les Hottentots du cap de Bonne-Espérance, découvrent à la simple vue des vaisseaux en haute mer, dʼaussi loin que les Hollandois avec des lunettes; ni que les sauvages de lʼAmérique sentissent les Espagnols à la piste, comme auroient pu faire les meilleurs chiens; ni que toutes ces nations barbares supportent sans peine leur nudité, aiguisent leur goût à force de piment, & boivent les liqueurs Européennes comme de lʼeau.

Je nʼai considéré jusquʼici que lʼhomme physique, tâchons de le regarder maintenant par le côté métaphysique & moral.

Je ne vois dans tout animal quʼune machine ingénieuse, à qui la nature a donné des sens pour se remonter elle-même, & pour se garantir, jusquʼà un certain point, de tout ce qui tend à la déranger. Jʼapperçois précisément les mêmes choses dans la machine humaine, avec cette différence que la nature seule fait tout dans les opérations de la bête, au lieu que lʼhomme concourt aux siennes en qualité dʼagent libre. Lʼun choisit ou rejette par instinct, & lʼautre par un acte de liberté; ce qui fait que la bête ne peut sʼécarter de la regle qui lui est prescrite, même quand il lui seroit avantageux de le faire, & que lʼhomme sʼen écarte souvent à son préjudice. Cʼest ainsi quʼun pigeon mourroit de faim pres dʼun bassin rempli des meilleures viandes, & un chat sur des tas de fruits ou de grain, quoique lʼun & lʼautre pût tres-bien se nourrir de lʼaliment quʼil dédaigne, sʼil sʼétoit avisé dʼen essayer; cʼest ainsi que les hommes dissolus se livrent à des exces qui leur causent la fievre & la mort, parce que lʼesprit déprave les sens, & que la volonté parle encore quand la nature se taît.

Tout animal a des idées, puisquʼil a des sens; il combine même ses idées jusquʼà un certain point, & lʼhomme ne differe à cet égard de la bête que du plus au moins; quelques philosophes ont même avancé quʼil y a plus de différence de tel homme à tel homme, que de tel homme à telle bête. Ce nʼest donc pas tant lʼentendement qui fait parmi les animaux la distinction spécifique de lʼhomme que sa qualité dʼagent libre. La nature commande à tout animal, & la bête obéit. Lʼhomme éprouve la même impression, mais il se reconnaît libre dʼacquiescer ou de résister; & cʼest sur-tout dans la conscience de cette liberté que se montre la spiritualité de son ame: car la Physique explique en quelque maniere le mécanisme des sens & la formation des idées; mais dans la puissance de vouloir ou plutôt de choisir, & dans le sentiment de cette puissance, on ne trouve que des actes purement spirituels, dont on nʼexplique rien par les lois de la mécanique.

Mais, quand les difficultés qui environnent toutes ces questions, laisseroient quelque lieu de disputer sur cette différence de lʼhomme & de lʼanimal, il y a une autre qualité tres-spécifique qui les distingue, & sur laquelle il ne peut y avoir de contestation, cʼest la faculté de se perfectionner, faculté qui, à lʼaide des circonstances, développe successivement toutes les autres; & réside parmi nous, tant dans lʼespece que dans lʼindividu; au lieu quʼun animal est, au bout de quelques mois, ce quʼil sera toute sa vie, & son espece, au bout de mille ans, ce quʼelle étoit la premiere année de ces mille ans. Pourquoi lʼhomme seul est-il sujet à devenir imbécile? Nʼest-ce point quʼil retourne ainsi dans son état primitif, & que, tandis que la bête, qui nʼa rien acquis & qui nʼa rien non plus à perdre, reste toujours avec son instinct, lʼhomme, reperdant par la vieillesse ou dʼautres accidens tout ce que sa perfectibilité lui avoit fait acquérir, retombe ainsi plus bas que la bête même? Il seroit triste pour nous dʼêtre forcés de convenir que cette faculté distinctive & presque illimitée, est la source de tous les malheurs de lʼhomme; que cʼest elle qui le tire, à force de tems, de cette condition originaire dans laquelle il couleroit des jours tranquilles & innocens; que cʼest elle qui, faisant éclore avec les siecles ses lumieres & ses erreurs, ses vices & ses vertus, le rend à la longue le tyran de lui-même & de la nature9. Il seroit affreux dʼêtre obligé de louer comme un être bienfaisant celui qui le premier suggéra à lʼhabitant des rives de lʼOrénoque lʼusage de ces ais quʼil applique sur les tempes de ses enfans, & qui leur assurent du moins une partie de leur imbécillité & de leur bonheur originel.

Lʼhomme sauvage, livré par la nature au seul instinct, ou plutôt dédommagé de celui qui lui manque peut-être, par des facultés capables dʼy suppléer dʼabord & de lʼélever ensuite fort au-dessus de celle-là, commencera donc par les fonctions purement animales10: apercevoir & sentir sera son premier état, qui lui sera commun avec tous les animaux. Vouloir & ne pas vouloir, désirer & craindre, seront les premieres & presque les seules opérations de son ame, jusquʼà ce que de nouvelles circonstances y causent de nouveaux développemens.

Quoi quʼen disent les Moralistes, lʼentendement humain doit beaucoup aux passions, qui, dʼun commun aveu, lui doivent beaucoup aussi: cʼest par leur activité que notre raison se perfectionne; nous ne cherchons à connoître, que parce que nous désirons de jouir, & il nʼest pas possible de concevoir pourquoi celui qui nʼauroit ni désirs ni craintes se donneroit la peine de raisonner. Les passions, à leur tour, tirent leur origine de nos besoins, & leur progrès de nos connoissances; car on ne peut desirer ou craindre les choses, que sur les idées quʼon en peut avoir, ou par la simple impulsion de la nature; & lʼhomme sauvage, privé de toute sorte de lumieres, nʼéprouve que les passions de cette derniere espece; ses désirs ne passent pas ses besoins physiques11; les seuls biens quʼil connoisse dans lʼunivers, sont la nourriture, une femelle & le repos; les seuls maux quʼil craigne sont la douleur & la faim. Je dis la douleur, & non la mort; car jamais lʼanimal ne saura ce que cʼest que mourir; & la connoissance de la mort & de ses terreurs, est une des premieres acquisitions que lʼhomme ait faites en sʼéloignant de la condition animale.

Il me seroit aisé, si cela mʼétoit nécessaire, dʼappuyer ce sentiment par les faits, & de faire voir que chez toutes les nations du monde les progrès de lʼesprit se sont précisément proportionnés aux besoins que les peuples avoient reçus de la nature, ou auxquels les circonstances les avoient assujettis, & par conséquent aux passions qui les portoient à pourvoir à ces besoins. Je montrerois Egypte les arts naissans & sʼétendant avec le débordement du Nil; je suivrois leur progrès chez les Grecs, où lʼon les vit germer, croître & sʼélever jusquʼaux cieux parmi les sables & les rochers de lʼAttique, sans pouvoir prendre racine sur les bords fertiles de lʼEurotas; je remarquerois quʼen général les peuples du nord sont plus industrieux que ceux du midi, parce quʼils peuvent moins se passer de lʼêtre, comme si la nature vouloit ainsi égaliser les choses, en donnant aux esprits la fertilité quʼelle refuse à la terre.

Mais, sans recourir aux témoignages incertains de lʼhistoire, qui ne voit que tout semble éloigner de lʼhomme sauvage la tentation & les moyens de cesser de lʼêtre? Son imagination ne lui peint rien; son cœur ne lui demande rien. Ses modiques besoins se trouvent si aisément sous sa main, & il est si loin du degré de connoissances, nécessaire pour désirer dʼen acquérir de plus grandes, quʼil ne peut avoir ni prévoyance ni curiosité. Le spectacle de la nature lui devient indifférent, à force de lui devenir familier. Cʼest toujours le même ordre, ce sont toujours les mêmes révolutions; il nʼa pas lʼesprit de sʼétonner des plus grandes merveilles; & ce nʼest pas chez lui quʼil faut chercher la philosophie dont lʼhomme a besoin, pour savoir observer une fois ce quʼil a vu tous les jours. Son ame, que rien nʼagite, se livre au seul sentiment de son existence actuelle, sans aucune idée de lʼavenir, quelque prochain quʼil puisse être, & ses projets, bornés comme ses vues, sʼétendent à peine jusquʼà la fin de la journée. Tel est encore aujourdʼhui le degré de prévoyance du Caraïbe: il vend le matin son lit de coton & vient pleurer le soir pour le racheter, faute dʼavoir prévu quʼil en auroit besoin pour la nuit prochaine.

Plus on médite sur ce sujet, plus la distance des pures sensations aux plus simples connoissances sʼagrandit à nos regards; & il est impossible de concevoir comment un homme auroit pu par ses seules forces, sans le secours de la communication & sans lʼaiguillon de la nécessité, franchir un si grand intervalle. Combien de siecles se sont peut-être écoulés avant que les hommes aient été à portée devoir dʼautre feu que celui du ciel! Combien ne leur a-t-il pas falu de différens hazards pour apprendre les usages les plus communs de cet élément! Combien de fois ne lʼont-ils pas laissé éteindre avant que dʼavoir acquis lʼart de le reproduire? Et combien de fois peut-être chacun de ces secrets nʼest-il pas mort avec celui qui lʼavoit découvert? Que dirons-nous de lʼagriculture, art qui demande tant de travail & de prévoyance; qui tient à tant dʼautres arts; qui tres-évidemment nʼest praticable que dans une société au moins commencée, & qui ne nous sert pas tant à tirer de la terre des alimens quʼelle fourniroit bien sans cela, quʼà la forcer aux préférences qui sont le plus de notre goût! Mais supposons que les hommes eussent tellement multiplié que les productions naturelles nʼeussent plus suffi pour les nourrir; supposition qui, pour le dire en passant, montreroit un grand avantage pour lʼespece humaine dans cette maniere de vivre; supposons que, sans forges, & sans atteliers, les instrumens du labourage fussent tombés du ciel entre les mains des Sauvages: que ces hommes eussent vaincu la haine mortelle quʼils ont tous pour un travail continu; quʼils eussent appris à prévoir de si loin leurs besoins; quʼils eussent deviné comment il faut cultiver la terre, semer les grains & planter les arbres; quʼils eussent trouvé lʼart de moudre le bled, & de mettre le raisin en fermentation; toutes choses quʼil leur a falu faire enseigner par les Dieux, faute de concevoir comment ils les auroient apprises dʼeux-mêmes; quel seroit, après cela, lʼhomme assez insensé pour se tourmenter à la culture dʼun champ qui sera dépouillé par le premier venu, homme ou bête indifféremment, à qui cette moisson conviendra; & comment chacun pourra-t-il se résoudre à passer sa vie à un travail pénible, dont il est dʼautant plus sûr de ne pas recueillir le prix, quʼil lui sera plus nécessaire? En un mot, comment cette situation pourra-t-elle porter les hommes à cultiver la terre, tant quʼelle ne sera point partagée entrʼeux, cʼest-à-dire, tant que lʼétat de nature ne sera point anéanti?

Quand nous voudrions supposer un homme sauvage, aussi habile dans lʼart de penser que nous le font nos philosophes; quand nous en ferions, à leur exemple, un philosophe lui-même, découvrant seul les plus sublimes vérités, se faisant, par des suites de raisonnemens tres-abstraits, des maximes de justice & de raison tirées de lʼamour de lʼordre en général, ou de la volonté connue de son Créateur; en un mot, quand nous lui supposerions dans lʼesprit autant dʼintelligence & de lumieres quʼil doit avoir & quʼon lui trouve en effet de pesanteur & de stupidité; quelle utilité retireroit lʼespece de toute cette métaphysique, qui ne pourroit se communiquer & qui périroit avec lʼindividu qui lʼauroit inventée? Quel progrès pourroit faire le genre-humain épars dans les bois parmi les animaux? Et jusquʼà quel point pourroient se perfectionner & sʼéclairer mutuellement des hommes qui, ni domicile fixe, ni aucun besoin lʼun de lʼautre, se rencontreroient peut-être à peine deux fois en leur vie, sans se connoître & sans se parler?

Quʼon songe de combien dʼidées nous sommes redevables à lʼusage de la parole; combien la grammaire exerce & facilite les opérations de lʼesprit; & quʼon pense aux peines inconcevables & au tems infini quʼa dû coûter la premiere invention des Langues; quʼon joigne ces réflexions aux précédentes, & lʼon jugera combien il eût falu de milliers de siecles pour développer successivement dans lʼesprit humain les opérations dont il étoit capable.

Quʼil me soit permis de considérer un instant les embarras de lʼorigine des Langues. Je pourrois me contenter de citer ou de répéter ici les recherches que M. lʼabbé de Condillac a faites sur cette matiere, qui toutes confirment pleinement mon sentiment, & qui, peut-être, mʼen ont donné la premiere idée. Mais la maniere dont ce philosophe résout les difficultés quʼil se fait à lui-même sur lʼorigine des signes institués, montrant quʼil a supposé ce que je mets en question, savoir, une sorte de société déjà établie entre les inventeurs du langage, je crois, en renvoyant à ses réflexions, devoir y joindre les miennes pour exposer les mêmes difficultés dans le jour qui convient à mon sujet. La premiere qui se présente est dʼimaginer comment elles purent devenir nécessaires; car les hommes nʼayant nulle correspondance entrʼeux, ni aucun besoin dʼen avoir, on ne conçoit ni la nécessité de cette invention, ni sa possibilité, si elle ne fut pas indispensable. Je dirois bien comme beaucoup dʼautres, que les langues sont nées dans le commerce domestique des peres, des meres & des enfants; mais outre que cela ne résoudroit point les objections, ce seroit commettre la faute de ceux qui, raisonnant sur lʼétat de nature, y transportent les idées prises dans la société, voient toujours la famille rassemblée dans une même habitation, & ses membres gardant entrʼeux une union aussi intime & aussi permanente que parmi nous, où tant dʼintérêts communs les réunissent; au lieu que dans cet état primitif, nʼayant ni maisons, ni cabanes, ni propriété dʼaucune espece, chacun se logeoit au hasard, & souvent pour une seule nuit: les mâles & les femelles sʼunissoient fortuitement, selon la rencontre, lʼoccasion & le désir, sans que la parole fût un interprête fort nécessaire des choses quʼils avoient à se dire: ils se quittoient avec la même facilité12. La mere allaitoit dʼabord ses enfans pour son propre besoin; puis lʼhabitude les lui ayant rendue chers, elle les nourrissoit ensuite pour le leur; si-tôt quʼils avoient la force de chercher leur pâture, ils ne tardoient pas à quitter la mere elle-même; & comme il nʼy avoit presque point dʼautre moyen de se retrouver que de ne se pas perdre de vue, ils en étoient bientôt au point de ne pas même se reconnoître les uns les autres. Remarquez encore que lʼenfant ayant tous ses besoins à expliquer, & par conséquent plus de choses à dire à la mere que la mere à lʼenfant, cʼest lui qui doit faire les plus grands frais de lʼinvention, & que la Langue quʼil emploie doit être en grande partie son propre ouvrage; ce qui multiplie autant les Langues quʼil y a dʼindividus pour les parler, à quoi contribue encore la vie errante & vagabonde, qui ne laisse à aucun idiome le tems de prendre de la consistance; car de dire que la mere dicte à lʼenfant les mots dont il devra se servir pour lui demander telle ou telle chose, cela montre bien comment on enseigne des Langues déjà formées, mais cela nʼapprend point comment elles se forment.

Supposons cette premiere difficulté vaincue: franchissons pour un moment lʼespace immense qui dut se trouver entre le pur état de nature & le besoin des Langues; & cherchons, en les supposant nécessaires13, comment elles purent commencer à sʼétablir. Nouvelle difficulté pire encore que la précédente; car si les hommes ont eu besoin de la parole pour apprendre à penser, ils ont eu bien plus besoin encore de savoir penser pour trouver lʼart de la parole; & quand on comprendroit comment les sons de la voix ont été pris pour les interpretes conventionnels de nos idées, il resteroit toujours à savoir quels ont pu être les interpretes mêmes de cette convention pour les idées qui, nʼayant point un objet sensible, ne pouvoient sʼindiquer ni par le geste ni par la voix, de sorte quʼà peine peut-on former des conjectures supportables sur la naissance de cet art de communiquer ses pensées & dʼétablir un commerce entre les esprits: art sublime qui est déjà si loin de son origine, mais que le philosophe voit encore à une si prodigieuse distance de sa perfection, quʼil nʼy a point dʼhomme assez hardi pour assurer quʼil y arriveroit jamais, quand les révolutions que le tems amene nécessairement seroient suspendues en sa faveur, que les préjugés sortiroient des académies ou se tairoient devant elles, & quʼelles pourroient sʼoccuper de cet objet épineux durant des siecles entiers sans interruption.

Le premier langage de lʼhomme, le langage le plus universel, le plus énergique & le seul dont il eut besoin avant quʼil falût persuader des hommes assemblés, est le cri de la nature. Comme ce cri nʼétoit arraché que par une sorte dʼinstinct dans les occasions pressantes, pour implorer du secours dans les grands dangers, ou du soulagement dans les maux violens, il nʼétoit pas dʼun grand usage dans le cours ordinaire de la vie, où regnent des sentimens plus modérés. Quand les idées des hommes commencerent à sʼétendre & à se multiplier, & quʼil sʼétablit entrʼeux une communication plus étroite, ils chercherent des signes plus nombreux & un langage plus étendu; ils multiplierent les inflexions de la voix, & y joignirent les gestes, qui, par leur nature, sont plus expressifs & dont le sens dépend moins dʼune détermination antérieure. Ils exprimoient donc les objets visibles & mobiles par des gestes, & ceux qui frappent lʼouïe par des sons imitatifs; mais comme le geste nʼindique gueres que les objets présens ou faciles à décrire, & les actions visibles; quʼil nʼest pas dʼun usage universel, puisque lʼobscurité ou lʼinterposition dʼun corps le rendent inutile, & quʼil exige lʼattention plutôt quʼil ne lʼexcite; on sʼavisa enfin de lui substituer les articulations de la voix, qui, sans avoir le même rapport avec certaines idées, sont plus propres à les représenter toutes comme signes institués; substitution qui ne peut se faire que dʼun commun consentement, & dʼune maniere assez difficile à pratiquer pour des hommes dont les organes grossiers nʼavoient encore aucun exercice, & plus difficile encore à concevoir en elle-même, puisque cet accord unanime dut être motivé, & que la parole paroît avoir été fort nécessaire pour établir lʼusage de la parole.

On doit juger que les premiers mots dont les hommes firent usage, eurent dans leur esprit une signification beaucoup plus étendue que nʼont ceux quʼon emploie dans les langues déjà formées, & quʼignorant la division du discours en ses parties constitutives, ils donnerent dʼabord à chaque mot le sens dʼune proposition entiere. Quand ils commencerent à distinguer le sujet dʼavec lʼattribut, & le verbe dʼavec le nom, ce qui ne fut pas un médiocre effort de génie, les substantifs ne furent dʼabord quʼautant de noms propres; le présent de lʼinfinitif fut le seul tems des verbes, & à lʼégard des adjectifs, la notion ne sʼen dut développer que fort difficilement, parce que tout adjectif est un mot abstrait, & que les abstractions sont des opérations pénibles & peu naturelles.

Chaque objet reçut dʼabord un nom particulier, sans égard aux genres & aux especes, que ces premiers instituteurs nʼétoient pas en état de distinguer; & tous les individus se présenterent isolément à leur esprit, comme ils le sont dans le tableau de la nature. Si un chêne sʼappeloit A, un autre chêne sʼappeloit B; car la premiere idée quʼon tire de deux choses, cʼest quʼelles ne sont pas la même; & il faut souvent beaucoup de tems pour observer ce quʼelles ont de commun: de sorte que plus les connoissances étoient bornées, & plus le dictionnaire devint étendu. Lʼembarras de toute cette nomenclature ne put être levé facilement: car pour ranger les êtres sous des dénominations communes & génériques, il en faloit connoître les propriétés & les différences; il faloit des observations & des définitions, cʼest-à-dire, de lʼhistoire naturelle & de la métaphysique, beaucoup plus que les hommes de ce tems-là nʼen pouvoient avoir.

Dʼailleurs, les idées générales ne peuvent sʼintroduire dans lʼesprit quʼà lʼaide des mots, & lʼentendement ne les saisit que par des propositions. Cʼest une des raisons pourquoi les animaux ne sauroient se former de telles idées, ni jamais acquérir la perfectibilité qui en dépend. Quand un singe va sans hésiter dʼune noix à lʼautre, pense-t-on quʼil ait lʼidée générale de cette sorte de fruit, & quʼil compare son archétype à ces deux individus? Non sans doute; mais la vue de lʼune de ces noix rappelle à sa mémoire les sensations quʼil a reçues de lʼautre, & ses yeux, modifiés dʼune certaine maniere, annoncent à son goût la modification quʼil va recevoir. Toute idée générale est purement intellectuelle; pour peu que lʼimagination sʼen mêle, lʼidée devient aussi-tôt particuliere. Essayez de vous tracer lʼimage dʼun arbre en général, jamais vous nʼen viendrez à bout; malgré vous, il faudra le voir petit ou grand, rare ou touffu, clair ou foncé; & sʼil dépendoit de vous de nʼy voir que ce qui se trouve en tout arbre, cette image ne ressembleroit plus à un arbre. Les êtres purement abstraite se voient de même, ou ne se conçoivent que par le discours. La définition seule du triangle vous en donne la véritable idée: si-tôt que vous en figurez un dans votre esprit, cʼest un tel triangle & non pas un autre, & vous ne pouvez éviter dʼen rendre les lignes sensibles ou le plan coloré. Il faut donc énoncer des propositions, il faut donc parler pour avoir des idées générales: car si-tôt que lʼimagination sʼarrête, lʼesprit ne marche plus quʼà lʼaide du discours. Si donc les premiers inventeurs nʼont pu donner des noms quʼaux idées quʼils avoient déjà, il sʼensuit que les premiers substantifs nʼont jamais pu être que des noms propres.

Mais lorsque par des moyens que je ne conçois pas, nos nouveaux grammairiens commencerent à étendre leurs idées & à généraliser leurs mots, lʼignorance des inventeurs dut assujettir cette méthode à des bornes fort étroites; & comme ils avoient dʼabord trop multiplié les noms des individus, faute de connoître les genres & les especes, ils firent ensuite trop peu dʼespeces & de genres, faute dʼavoir considéré les êtres par toutes leurs différences. Pour pousser les divisions assez loin, il eût falu plus dʼexpérience & de lumiere quʼils nʼen pouvoient avoir, & plus de recherches & de travail quʼils nʼy en vouloient employer. Or si, même aujourdʼhui, lʼon découvre chaque jour de nouvelles especes qui avoient échappé jusquʼici à toutes nos observations, quʼon pense combien il dut sʼen dérober à des hommes qui ne jugeoient des choses que sur le premier aspect! Quant aux classes primitives & aux notions les plus générales, il est superflu dʼajouter quʼelles durent leur échapper encore. Comment, par exemple, auroient-ils imaginé ou entendu les mots de matiere, dʼesprit, de substance, de mode, de figure, de mouvement, puisque nos Philosophes qui sʼen servent depuis si long-tems, ont bien de la peine à les entendre eux-mêmes, & que, les idées quʼon attache à ces mots étant purement métaphysiques, ils nʼen trouvoient aucun modele dans la nature?

Je mʼarrête à ces premiers pas, & je supplie mes Juges de suspendre ici leur lecture, pour considérer, sur lʼinvention des seuls substantifs physiques, cʼest-à-dire, sur la partie de la langue la plus facile à trouver, le chemin qui lui reste à faire pour exprimer toutes les pensées des hommes, pour prendre uniforme constante, pouvoir être parlée en public, & influer sur la société: je les supplie de réfléchir à ce quʼil a falu de tems & de connoissances pour trouver les nombres14, les mots abstraits, les aoristes, & tous les tems des verbes, les particules, la syntaxe, lier les propositions, les raisonnemens, & former toute la logique du discours. Quant à moi, effrayé des difficultés qui se multiplient, & convaincu de lʼimpossibilité presque démontrée que les Langues aient pu naître & sʼétablir par des moyens purement humains, je laisse à qui voudra lʼentreprendre la discussion de ce difficile problême, lequel a été le plus nécessaire, de la société déjà liée à lʼinstitution des Langues, ou des Langues déjà inventées à lʼétablissement de la société.

Quoi quʼil en soit de ces origines, on voit du moins, au peu de soin quʼa pris la nature de rapprocher les hommes par des besoins mutuels, & de leur faciliter lʼusage de la parole, combien elle a peu préparé leur sociabilité, & combien elle a peu mis du sien dans tout ce quʼils ont fait pour en établir les liens. En effet, il est impossible dʼimaginer pourquoi dans cet état primitif un homme auroit plutôt besoin dʼun autre homme, quʼun singe ou un loup de son semblable, ni, ce besoin supposé, quel motif pourroit engager lʼautre à y pourvoir, ni même, en ce dernier cas, comment ils pourroient convenir entrʼeux des conditions. Je sais quʼon nous répete sans cesse que rien nʼeut été si misérable que lʼhomme dans cet état; & sʼil est vrai, comme je crois lʼavoir prouvé, quʼil nʼeût pu, quʼapres bien des siecles, avoir le désir & lʼoccasion dʼen sortir, ce seroit un proces à faire à la nature, & non à celui quʼelle auroit ainsi constitué. Mais, si jʼentends bien ce terme de misérable, cʼest un mot qui nʼa aucun sens, ou qui ne signifie quʼune privation douloureuse & la souffrance du corps ou de lʼame; or je voudrois bien quʼon mʼexpliquât quel peut être le genre de misere dʼun être libre, dont le cœur est en paix & le corps en santé. Je demande laquelle, de la vie civile ou naturelle, est la plus sujette à devenir insupportable à ceux qui en jouissent? Nous ne voyons presque autour de nous que des gens qui se plaignent de leur existence: plusieurs mêmes qui sʼen privent autant quʼil est en eux, & la réunion des loix divine & humaine suffit à peine pour arrêter ce désordre. Je demande si jamais on a oui dire quʼun sauvage en liberté ait seulement songé à se plaindre de la vie & à se donner la mort? Quʼon juge donc avec moins dʼorgueil, de quel côté est la véritable misere. Rien au contraire nʼeût été si misérable que lʼhomme sauvage, ébloui par des lumieres, tourmenté par des passions, & raisonnant sur un état différent du sien. Ce fut par une providence tres-sage que les facultés quʼil avoit en puissance ne devoient se développer quʼavec les occasions de les exercer, afin quʼelles ne lui fussent ni superflues & à charge avant le tems, ni tardives & inutiles au besoin. Il avoit dans le seul instinct tout ce quʼil lui faloit pour vivre dans lʼétat de nature, il nʼa dans une raison cultivée que ce quʼil lui faut pour vivre en société.

Il paroit dʼabord que les hommes dans cet état nʼayant entrʼeux aucune sorte de relation morale, ni de devoirs connus, ne pouvoient être ni bons ni méchans, & nʼavoient ni vices ni vertus, à moins que, prenant ces mots dans un sens physique, on nʼappelle vices, dans lʼindividu les qualités qui peuvent nuire à sa propre conservation, & vertus celles qui peuvent y contribuer; auquel eu il faudroit appeller le plus vertueux, celui qui résisteroit le moins aux simples impulsions de la nature. Mais, sans nous écarter du sens ordinaire, il est à propos de suspendre le jugement que nous pourrions porter sur une telle situation, & de nous défier de nos préjugés, jusquʼà ce que, la balance à la main, on ait examiné sʼil y a plus de vertus que de vices parmi les hommes civilisés, ou si leurs vertus sont plus avantageuses que leurs vices ne sont funestes, ou si le progrès de leurs connoissances est un dedommagement suffisant des maux quʼils se font mutuellement, à mesure quʼils sʼinstruisent du bien quʼils devroient se faire, ou sʼils ne seroient pas, à tout prendre, dans une situation plus heureuse de nʼavoir ni mal à craindre ni bien à espérer de personne, que de sʼêtre soumis à une dépendance universelle, & de sʼobliger à tout recevoir de ceux qui ne sʼobligent à leur rien donner.

Nʼallons pas sur-tout conclure avec Hobbes, que pour nʼavoir aucune idée de la bonté, lʼhomme soit naturellement méchant; quʼil soit vicieux parce quʼil ne connoît pas la vertu; quʼil refuse toujours à ses semblables des services quʼil ne croit pas leur devoir, ni quʼen vertu du droit quʼil sʼattribue avec raison aux choses dont il a besoin, il sʼimagine follement être le seul propriétaire de tout lʼunivers. Hobbes a tres-bien vu le défaut de toutes les définitions modernes du droit naturel: mais les conséquences quʼil tire de la sienne montrent quʼil la prend dans un sens qui nʼest pas moins faux. En raisonnant sur les principes quʼil établit, cet Auteur devoit dire que lʼétat de nature étant celui ou le soin de notre conservation est le moins préjudiciable à celle dʼautrui, cet état étoit par conséquent le plus propre à la paix, & le plus convenable au genre-humain. Il dit précisément le contraire, pour avoir fait entrer mal-à-propos dans le soin de la conservation de lʼhomme sauvage, le besoin de satisfaire une multitude de passions qui sont lʼouvrage de la société, & qui ont rendu les loix nécessaires. Le méchant, dit-il, est un enfant robuste. Il reste à savoir si lʼhomme sauvage est un enfant robuste. Quand on le lui accorderoit, quʼen concluroit-il? Que si, quand il est robuste, cet homme étoit aussi dépendant des autres que quand il est foible, il nʼy a sorte dʼexces auxquels il ne se portât; quʼil ne battît sa mere lorsquʼelle tarderoit trop à lui donner la mamelle; quʼil nʼétranglât un de ses jeunes freres, lorsquʼil en seroit incommodé; quʼil ne mordit la jambe à lʼautre lorsquʼil en seroit heurté ou troublé: mais ce sont deux suppositions contradictoires dans lʼétat de nature quʼêtre robuste & dépendant. Lʼhomme est foible quand il est dépendant, & il est émancipé avant que dʼêtre robuste. Hobbes nʼa pas vu que la même cause qui empêche les Sauvages dʼuser de leur raison, comme le prétendent nos jurisconsultes, les empêche en même tems dʼabuser de leurs facultés, comme il le prétend lui-même; de sorte quʼon pourroit dire que les Sauvages ne sont pas méchans précisément parce quʼils ne savent pas ce que cʼest quʼêtre bons, car ce nʼest ni le développement des lumieres, ni le frein de la loi, mais le calme des passions & lʼignorance du vice qui les empêchent de mal faire: Tanto plus in illis proficit vitiorum ignoratio, quam in his cognitio virtutis. Il y a dʼailleurs un autre principe que Hobbes nʼa point apperçu, & qui, ayant été donné à lʼhomme pour adoucir, en certaines circonstances, la férocité de son amour-propre, ou le désir de se conserver avant la naissance de cet amour15, tempere lʼardeur quʼil a pour son bien-être par une répugnance innée à voir souffrir son semblable. Je ne crois pas avoir aucune contradiction à craindre, en accordant à lʼhomme la seule vertu naturelle quʼoit été forcé de reconnoître le détracteur le plus outré des vertus humaines. Je parle de la pitié, disposition convenable à des êtres aussi foibles & sujets à autant de maux que nous le sommes; vertu dʼautant plus universelle & dʼautant plus utile à lʼhomme, quʼelle précede en lui lʼusage de toute réflexion, & si naturelle, que les bêtes mêmes en donnent quelquefois des signes sensibles. Sans parler de la tendresse des meres pour leurs petits, & des périls quʼelles bravent pour les en garantir, on observe tous les jours la répugnance quʼont les chevaux à fouler aux pieds un corps vivant. Un animal ne passe point sans inquiétude aupres dʼun animal mort de son espece: il y en a même qui leur donnent une sorte de sépulture; & les tristes mugissemens du bétail entrant dans une boucherie, annoncent lʼimpression quʼil reçoit de lʼhorrible spectacle qui le frappe. On voit avec plaisir lʼauteur de la fable des Abeilles, forcé de reconnoître lʼhomme pour un être compatissant & sensible, sortir, dans lʼexemple quʼil en donne, de son style froid & subtil, pour nous offrir la pathétique image dʼun homme enfermé qui apperçoit au dehors une bête féroce, arrachant un enfant du sein de sa mere, brisant sous sa dent meurtriere les foibles membres, & déchirant de ses ongles les entrailles palpitantes de cet enfant. Quelle affreuse agitation nʼéprouve point ce témoin dʼun événement auquel il ne prend aucun intérêt personnel! Quelles angoisses ne souffre-t-il pas à cette vue, de ne pouvoir porter aucun secours à la mere évanouie, ni à lʼenfant expirant!

Tel est le pur mouvement de la nature, antérieur à toute réflexion: telle est la force de la pitié naturelle, que les moeurs les plus dépravées ont encore peine à détruire, puisquʼon voit tous les jours dans nos spectacles sʼattendrir & pleurer aux malheurs dʼun infortuné, tel qui, sʼil étoit à la place du tyran, aggraveroit encore les tourmens de son ennemi; semblable au sanguinaire Sylla, si sensible aux maux quʼil nʼavoit pas causés, ou à cet Alexandre de Phére qui nʼosoit assister à la représentation dʼaucune tragédie, de peur quʼon ne le vit gémir avec Andromaque & Priam, tandis quʼil écoutoit sans émotion les cris de tant de citoyens quʼon égorgeoit tous les jours par ses ordres.

Mollissima corda Humano generi dare se Natura fatetur, Quae lacrymas dedit.

Mandeville a bien senti quʼavec toute leur morale les hommes nʼeussent jamais été que des monstres, si la nature ne leur eût donné la pitié à lʼappui de la raison: mais il nʼa pas vu que de cette seule qualité découlent toutes les vertus sociales quʼil veut disputer aux hommes. En effet, quʼest-ce que la générosité, la clémence, lʼhumanité, sinon la pitié appliquée aux foibles, aux coupables, ou à lʼespece humaine en général? La bienveillance & lʼamitié même sont, à le bien prendre, des productions dʼune pitié constante, fixée sur un objet particulier: car désirer que quelquʼun ne souffre point, quʼest-ce autre chose que désirer quʼil soit heureux? Quand il seroit vrai que la commisération ne seroit quʼun sentiment qui nous met à la place de celui qui souffre, sentiment obscur & vif dans lʼhomme sauvage, développé mais foible dans lʼhomme civil, quʼimporteroit cette idée à la vérité de ce que je dis, sinon de lui donner plus de force? En effet, la commisération sera dʼautant plus énergique, quelʼanimal spectateur sʼidentifiera plus intimement avec lʼanimal souffrant; or il est évident que cette identification a dû être infiniment plus étroite dans lʼétat de nature que dans lʼétat de raisonnement. Cʼest la raison qui engendre lʼamour-propre, & cʼest la réflexion qui le fortifie; cʼest elle qui replie lʼhomme sur lui-même; cʼest elle qui le sépare de tout ce qui le gêne & lʼafflige. Cʼest la philosophie qui lʼisole; cʼest par elle quʼil dit en secret, à lʼaspect dʼun homme souffrant: Péris, si tu veux; je suis en sûreté. Il nʼy a plus que les dangers de la société entiere qui troublent le sommeil tranquille du philosophe, & qui lʼarrachent de son lit. On peut impunément égorger son semblable sous sa fenêtre; il nʼa quʼà mettre ses mains sur ses oreilles & sʼargumenter un peu, pour empêcher la nature qui se révolte en lui de lʼidentifier avec celui quʼon assassine. Lʼhomme sauvage nʼa point cet admirable talent; & faute de sagesse & de raison, on le voit toujours se livrer étourdiment au premier sentiment de lʼhumanité. Dans les émeutes, dans les querelles des rues, la populace sʼassemble, lʼhomme prudent sʼéloigne; cʼest la canaille, ce sont les femmes des halles qui séparent les combattans, & qui empêchent les honnêtes gens de sʼentrʼégorger.

Il est donc bien certain que la pitié est un sentiment naturel, qui, modérant dans chaque individu lʼactivité de lʼamour de soi-même, concourt à la conservation mutuelle de toute lʼespece. Cʼest elle qui nous porte sans réflexion au secours de ceux que nous voyons souffrir; cʼest elle qui, dans lʼétat de nature, tient lieu de loix, de moeurs & de vertu, avec cet avantage que nul nʼest tenté de désobéir à sa douce voix: cʼest elle qui détournera tout Sauvage robuste dʼenlever à un foible enfant, ou à un vieillard infirme, sa subsistance acquise avec peine, si lui-même espere pouvoir trouver la sienne ailleurs; cʼest elle qui, au lieu de cette maxime sublime de justice raisonnée, fais à autrui comme tu veux quʼon te fasse, inspire à tous les hommes cette autre maxime de bonté naturelle, bien moins parfaite, mais plus utile peut-être que la précédente, fais ton bien avec le moindre mal dʼautrui quʼil est possible. Cʼest en un mot dans ce sentiment naturel, plutôt que dans des argumens subtils, quʼil faut chercher la cause de la répugnance que tout homme éprouveroit à mal faire, même indépendamment des maximes de lʼéducation. Quoiquʼil puisse appartenir à Socrate, & aux esprits de sa trempe, dʼacquérir de la vertu par raison, il y a long-tems que le genre humain ne seroit plus, si sa conservation nʼeût dépendu que des raisonnemens de ceux qui le composent.

Avec des passions si peu actives, & un frein si salutaire, les hommes, plutôt farouches que méchans, & plus attentifs à se garantir du mal quʼils pouvoient recevoir, que tentés dʼen faire à autrui, nʼétoient pas sujets à des démêlés fort dangereux: comme ils nʼavoient entrʼeux aucune espece de commerce; quʼils ne connoissoient par conséquent ni la vanité, ni la considération, ni lʼestime, ni le mépris; quʼils nʼavoient pas la moindre notion du tien & du mien, ni aucune véritable idée de la justice; quʼils regardoient les violences quʼils pouvoient essuyer comme un mal facile à réparer, & non comme une injure quʼil faut punir, & quʼils ne songeoient pas même à la vengeance, si ce nʼest peut-être machinalement & sur le champ, comme le chien qui mord la pierre quʼon lui jette, leurs disputes eussent eu rarement des suites sanglantes, si elles nʼeussent point eu de sujet plus sensible que la pâture. Mais jʼen vois un plus dangereux dont il me reste à parler.

Parmi les passions qui agitent le cœur de lʼhomme, il en est une ardente, impétueuse, qui rend un sexe nécessaire à lʼautre; passion terrible qui brave tous les dangers, renverse tous les obstacles, & qui, dans ses fureurs, semble propre à détruire le genre-humain quʼelle est destinée à conserver. Que deviendront les hommes en proie à cette rage effrénée & brutale, sans pudeur, sans retenue, & se disputant chaque jour leurs amours au prix de leur sang?

Il faut convenir dʼabord que plus les passions sont violentes, plus les loix sont nécessaires pour les contenir: mais outre que les désordres & les crimes que celles-ci causent tous les jours parmi nous, montrent assez lʼinsuffisance des loix à cet égard, il seroit encore bon dʼexaminer si ces désordres ne sont point nés avec les loix mêmes; car alors, quand elles seroient capables de les réprimer, ce seroit bien le moins quʼon en dût exiger que dʼarrêter un mal qui nʼexisteroit point sans elles.

Commençons par distinguer le moral du physique dans le sentiment de lʼamour. Le physique est ce désir général qui porte un sexe à sʼunir à lʼautre. Le moral est ce qui détermine ce désir & le fixe sur un seul objet exclusivement, ou qui du moins lui donne pour cet objet préféré un plus grand degré dʼénergie. Or, il est facile de voir que le moral de lʼamour est un sentiment factice, né de lʼusage de la société, & célébré par les femmes avec beaucoup dʼhabileté & de soin pour établir leur empire, & rendre dominant le sexe qui devroit obéir. Ce sentiment étant fondé sur certaines notions du mérite ou de la beauté quʼun Sauvage nʼest point en état dʼavoir, & sur des comparaisons quʼil nʼest point en état de faire, doit être presque nul pour lui: car comme son esprit nʼa pu se former des idées abstraites de régularité & de proportion, son cœur nʼest point non plus susceptible des sentimens dʼadmiration & dʼamour, qui, même sans quʼon sʼen apperçoive, naissent de lʼapplication de ces idées; il écoute uniquement le tempérament quʼil a reçu de la nature, & non le goût quʼil nʼa pu acquérir; & toute femme est bonne pour lui.

Bornés au seul physique de lʼamour, & assez heureux pour ignorer ces préférences qui en irritent le sentiment & en augmentent les difficultés, les hommes doivent sentir moins fréquemment & moins vivement les ardeurs du tempérament, & par conséquent avoir entrʼeux des disputes plus rares & moins cruelles. Lʼimagination, qui fait tant de ravages parmi nous, ne parle point à des cœurs sauvages; chacun attend paisiblement lʼimpulsion de la nature, sʼy livre sans choix, avec plus de plaisir que de fureur; & le besoin satisfait, tout le désir est éteint.

Cʼest donc une chose incontestable que lʼamour même, ainsi que toutes les autres passions, nʼa acquis que dans la société cette ardeur impétueuse qui le rend si souvent funeste aux hommes; & il est dʼautant plus ridicule de représenter les Sauvages comme sʼentrʼégorgeant sans cesse pour assouvir leur brutalité, que cette opinion est directement contraire à lʼexpérience, & que les Caraïbes, celui de tous les peuples existans qui jusquʼici sʼest écarté le moins de lʼétat de nature, sont précisément les plus paisibles dans leurs amours, & les moins sujets à la jalousie, quoique vivant sous un climat brûlant qui semble toujours donner à ces passions une plus grande activité.

A lʼégard des inductions quʼon pourroit tirer dans plusieurs especes dʼanimaux, des combats des mâles qui ensanglantent en tout tems nos basses-cours, ou qui font retentir au printemps nos forêts de leurs cris en se disputant la femelle, il faut commencer par exclure toutes les especes où la nature a manifestement établi dans la puissance relative des sexes dʼautres rapports que parmi nous: ainsi les combats des coqs ne forment point une induction pour lʼespece humaine. Dans les especes où la proportion est mieux observée, ces combats ne peuvent avoir pour causes que la rareté des femelles, eu égard au nombre des mâles, ou les intervalles exclusifs, durant lesquels la femelle refuse constamment lʼapproche du mâle, ce qui revient à la premiere cause; car, si chaque femelle ne souffre le mâle que durant deux mois de lʼannée, cʼest à cet égard comme si le nombre des femelles étoit moindre des cinq sixiemes. Or, aucun de ces deux cas nʼest applicable à lʼespece humaine, où le nombre des femelles surpasse généralement celui des mâles, & où lʼon nʼa jamais observé que, même parmi les Sauvages, les femelles aient, comme celles des autres especes, des tems de chaleur & dʼexclusion. De plus, parmi plusieurs de ces animaux, toute lʼespece entrant à la fois en effervescence, il vient un moment terrible dʼardeur commune, de tumulte, de désordre & de combat: moment qui nʼa point lieu parmi lʼespece humaine, où lʼamour nʼest jamais périodique. On ne peut donc pas conclure des combats de certains animaux pour la possession des femelles, que la même chose arriveroit à lʼhomme dans lʼétat de nature; & quand même on pourroit tirer cette conclusion, comme ces dissentions ne détruisent point les autres especes, on doit penser au moins quʼelles ne seroient pas plus funestes à la nôtre; & il est tres-apparent quʼelles y causeroient encore moins de ravages, quʼelles ne font dans la société, sur-tout dans les pays où les moeurs étant encore comptées pour quelque chose, la jalousie des amans & la vengeance des époux causent chaque jour des duels, des meurtres, & pis encore; où le devoir dʼune éternelle fidélité ne sert quʼà faire des adulteres, & où les loix mêmes de la continence & de lʼhonneur étendent nécessairement la débauche, & multiplient les avortements.

Concluons quʼerrant dans les forêts, sans industrie, sans parole, sans domicile, sans guerre & sans liaison, sans nul besoin de ses semblables, comme sans nul desir de leur nuire, peut-être même sans jamais en reconnoître aucun individuellement, lʼhomme sauvage, sujet à peu de passions, & se suffisant à lui-même, nʼavoit que les sentimens & les lumieres propres à cet état, quʼil ne sentoit que ses vrais besoins, ne regardoit que ce quʼil croyoit avoir intérêt de voir, & que son intelligence ne faisoit pas plus de progrès que sa vanité. Si par hasard il faisoit quelque découverte, il pouvoit dʼautant moins la communiquer quʼil ne reconnaissoit pas même ses enfans. Lʼart périssoit avec lʼinventeur. Il nʼy avoit ni éducation, ni progres; les générations se multiplioient inutilement; & chacune partant toujours du même point, les siecles découloient dans toute la grossiereté des premiers âges; lʼespece étoit déjà vieille, & lʼhomme restoit toujours enfant.

Si je me suis étendu si long-tems sur la supposition de cette condition primitive, cʼest quʼayant dʼanciennes erreurs & des préjugés invétérés à détruire jʼai cru devoir creuser jusquʼà la racine, & montrer dans le tableau du véritable état de nature combien lʼinégalité, même naturelle, est loin dʼavoir dans cet état autant de réalité & dʼinfluence que le prétendent nos Ecrivains.

En effet, il est aisé de voir quʼentre les différences qui distinguent les hommes, plusieurs passent pour naturelles, qui sont uniquement lʼouvrage de lʼhabitude & des divers genres de vie que les hommes adoptent dans la société. Ainsi un tempérament robuste ou délicat, la force ou la foiblesse qui en dépendent, viennent souvent plus de la maniere dure ou efféminée dont on a été élevé, que de la constitution primitive des corps. Il en est de même des forces de lʼesprit, & non-seulement lʼéducation met de la différence entre les esprits cultivés & ceux qui ne le sont pas, mais elle augmente celle qui se trouve entre les premiers à proportion de la culture; car quʼun géant & un nain marchent sur la même route, chaque pas quʼils feront lʼun & lʼautre donnera un nouvel avantage au géant. Or, si lʼon compare la diversité prodigieuse dʼéducations & de genres de vie qui regne dans les différens ordres de lʼétat civil, avec la simplicité & lʼuniformité de la vie animale & sauvage, où tous se nourrissent des mêmes alimens, vivent de la même maniere, & font exactement les mêmes choses, on comprendra combien la différence dʼhomme à homme doit être moindre dans lʼétat de nature que dans celui de société, & combien lʼinégalité naturelle doit augmenter dans lʼespece humaine par lʼinégalité dʼinstitution.

Mais, quand la nature affecteroit dans la distribution de ses dons autant de préférences quʼon le prétend, quel avantage les plus favorisés en tireroient-ils au préjudice des autres, dans un état de choses qui nʼadmettroit presque aucune sorte de relation entrʼeux? Là où il nʼy a point dʼamour, de quoi servira la beauté? Que sert lʼesprit à des gens qui ne parlent point, & la ruse à ceux qui nʼont point dʼaffaires? Jʼentends toujours répéter que les plus forts opprimeront les foibles; mais quʼon mʼexplique ce quʼon veut dire par ce mot dʼoppression. Les uns domineront avec violence, les autres gémiront asservis à tous leurs caprices! Voilà précisément ce que jʼobserve parmi nous; mais je ne vois pas comment cela pourroit se dire des hommes sauvages, à qui lʼon auroit même bien de la peine à faire entendre ce que cʼest que servitude & domination. Un homme pourra bien sʼemparer des fruits quʼun autre a cueillis, du gibier quʼil a tué, de lʼantre qui lui servoit dʼasyle; mais comment viendra-t-il jamais à bout de sʼen faire obéir? & quelles pourront être les chaînes de la dépendance parmi des hommes qui ne possedent rien? Si lʼon me chasse dʼun arbre, jʼen suis quitte pour aller à un autre; si lʼon me tourmente dans un lieu, qui mʼempêchera de passer ailleurs? Se trouve-t-il un homme dʼune force assez supérieure à la mienne, & de plus assez dépravé, assez paresseux & assez féroce, pour me contraindre à pourvoir à sa subsistance, pendant quʼil demeure oisif? Il faut quʼil se résolve à ne pas me perdre de vue un seul instant, à me tenir lié avec un tres-grand soin durant son sommeil, de peur que je ne mʼéchappe ou que je ne le tue; cʼest-à-dire, quʼil est obligé de sʼexposer volontairement à une peine beaucoup plus grande que celle quʼil veut éviter, & que celle quʼil me donne à moi-même. après tout cela, sa vigilance se relâche-t-elle un moment; un bruit imprévu lui fait-il détourner la tete? je fais vingt pas dans la forêt, mes fers sont brisés, & il ne me revoit de sa vie.

Sans prolonger inutilement ces détails, chacun doit voir que, les liens de la servitude nʼétant formés que de la dépendance mutuelle des hommes & des besoins réciproques qui les unissent, il est impossible dʼasservir un homme sans lʼavoir mis auparavant dans le cas de ne pouvoir se passer dʼun autre, situation qui, nʼexistant pas dans lʼétat de nature, y laisse chacun libre du joug, & rend vaine la loi du plus fort.

Apres avoir prouvé que lʼinégalité est à peine sensible dans lʼétat de nature, & que son influence y est presque nulle, il me reste à montrer son origine & ses progrès dans les développemens successifs de lʼesprit humain. après avoir montré que la perfectibilité, les vertus sociales, & les autres facultés que lʼhomme naturel avoit reçues en puissance, ne pouvoient jamais se développer dʼelles-mêmes, quʼelles avoient besoin pour cela du concours fortuit de plusieurs causes étrangeres qui pouvoient ne jamais naître, & sans lesquelles il fût demeuré éternellement dans sa condition primitive, il me reste à considérer & à rapprocher les différens hazards qui ont pu perfectionner la raison humaine en détériorant lʼespece, rendre un être méchant en le rendant sociable, & dʼun terme si éloigné amener enfin lʼhomme & le monde au point où nous les voyons.

Jʼavoue que les événemens que jʼai à décrire ayant pu arriver de plusieurs manieres, je ne puis me déterminer sur le choix que par des conjectures; mais outre que ces conjectures deviennent des raisons quand elles sont les plus probables quʼon puisse tirer de la nature des choses, & les seuls moyens quʼon puisse avoir de découvrir la vérité, les conséquences que je veux déduire des miennes ne seront point pour cela conjecturales, puisque, sur les principes que je viens dʼétablir, on ne sauroit former aucun autre systeme qui ne me fournisse les mêmes résultats, & dont je ne puisse tirer les mêmes conclusions.

Ceci me dispensera dʼétendre mes réflexions sur la maniere dont le laps de tems compense le peu de vraisemblance des événements; sur la puissance surprenante des causes tres-légeres, lorsquʼelles agissent sans relâche; sur lʼimpossibilité où lʼon est, dʼun côté, de détruire certaines hypotheses, si de lʼautre on se trouve hors dʼétat de leur donner le degré de certitude des faits; sur ce que deux faits étant donnés comme réels à lier par une suite de faits intermédiaires, inconnus ou regardés comme tels, cʼest à lʼhistoire quand on lʼa, de donner les faits qui les lient; cʼest à la philosophie, à son défaut, de déterminer les faits semblables qui peuvent les lier; enfin sur ce quʼen matiere dʼévénemens, la similitude réduit les faits à un beaucoup plus petit nombre de classes différentes quʼon ne se lʼimagine. Il me suffit dʼoffrir ces objets à la considération de mes juges; il me suffit dʼavoir fait en sorte que les lecteurs vulgaires nʼeussent pas besoin de les considérer.