QUESTION PROPOSÉE PAR L’ACADÉMIE DE DIJON
Discours sur l'origine et les fondements de l'inégalité parmi les hommes, Jean-Jacques Rousseau (1755)·Texte intégral, chapitre 3 sur 6·Livre complet →
Quelle est lʼorigine de lʼinégalité parmi les Hommes, & si elle est autorisée par la loi naturelle?
Cʼest de lʼhomme que jʼai à parler, & la question que jʼexamine mʼapprend que je vais parler à des hommes; car on nʼen propose point de semblables quand on craint dʼhonorer la vérité. Je défendrai donc avec confiance la cause de lʼhumanité devant les sages qui mʼy invitent, & je ne serai pas mécontent de moi-même si je me rends digne de mon sujet & de mes juges.
Je conçois dans lʼespece humaine deux sortes dʼinégalité, lʼune que jʼappelle naturelle ou physique, parce quʼelle est établie par la nature, & qui consiste dans la différence des âges, de la santé, des forces du corps, & des qualités de lʼesprit ou de lʼame: lʼautre, quʼon peut appeller inégalité morale ou politique, parce quʼelle dépend dʼune sorte de convention, & quʼelle est établie, ou du moins autorisée par le consentement des hommes. Celle-ci consiste dans les différens priviléges, dont quelques-uns jouissent au préjudice des autres, comme dʼêtre plus riches, plus honorés, plus puissans quʼeux, ou même de sʼen faire obéir.
On ne peut pas demander quelle est la source de lʼinégalité naturelle, parce que la réponse se trouveroit énoncée dans la simple définition du mot. On peut encore moins chercher sʼil nʼy auroit point quelque liaison essentielle entre les deux inégalités; car ce seroit demander, en dʼautres termes, si ceux qui commandent valent nécessairement mieux que ceux qui obéissent, & si la force du corps ou de lʼesprit, la sagesse ou la vertu, se trouvent toujours dans les mêmes individus en proportion de la puissance ou de la richesse: question bonne, peut-être, à agiter entre des esclaves entendus de leurs maîtres, mais qui ne convient pas à des hommes raisonnables & libres, qui cherchent la vérité.
De quoi sʼagit-il donc précisément dans ce Discours? De marquer dans le progrès des choses, le moment où le droit succédant à la violence, la nature fut soumise à la loi; dʼexpliquer par quel enchaînement de prodiges le fort put se résoudre à servir le foible, & le peuple à acheter un repos apparent au prix dʼune félicité réelle.
Les Philosophes qui ont examiné les fondemens de la société, ont tous senti la nécessité de remonter jusquʼà lʼétat de nature, mais aucun dʼeux nʼy est arrivé. Les uns nʼont point balancé à supposer à lʼhomme dans cet état la notion du juste & de lʼinjuste, sans se soucier de montrer quʼil dût avoir cette notion, ni même quʼelle lui fût utile. Dʼautres ont parlé du droit naturel que chacun a de conserver ce qui lui appartient sans expliquer ce quʼils entendoient par appartenir. Dʼautres donnant dʼabord au plus fort lʼautorité sur le plus foible, Ont aussi-tôt fait naître le Gouvernement, sans songer au tems qui dût sʼécouler avant que le sens des mots dʼautorité & de gouvernement pût exister parmi les hommes. Enfin tous, parlant sans cesse de besoin, dʼavidité, dʼoppression, de désirs & dʼorgueil, ont transporté à lʼétat de nature des idées quʼils avoient prises dans la société; ils parloient de lʼhomme sauvage, & ils peignoient lʼhomme civil. Il nʼest pas même venu dans lʼesprit de la plupart des nôtres, de douter que lʼétat de nature eût existé, tandis quʼil est évident, par la lecture des livres sacrés, que le premier homme ayant reçu immédiatement de Dieu des lumieres & des préceptes, nʼétoit point lui-même dans cet état, & quʼen ajoutant aux écrits de Moise la foi que leur doit tout philosophe chrétien, il faut nier que, même avant le déluge, les hommes se soient jamais trouvés dans le pur état de nature, à moins quʼils nʼy soient retombés par quelque événement extraordinaire: paradoxe fort embarrassant à défendre, & tout-à-fait impossible à prouver.
Commençons donc par écarter tous les faits, car ils ne touchent point à la question. Il ne faut pas prendre les recherches dans lesquelles on peut entrer sur ce sujet, pour des vérités historiques, mais seulement pour des raisonnemens hypothétiques & conditionnels, plus propres à éclaircir la nature des choses quʼà en montrer la véritable origine, & semblables à ceux que font tous les jours nos physiciens sur la formation du monde. La religion nous ordonne de croire que Dieu lui-même ayant tiré les hommes de lʼétat de nature immédiatement après la création, ils sont inégaux parce quʼil a voulu quʼils le fussent; mais elle ne nous défend pas de former des conjectures tirées de la seule nature de lʼhomme & des êtres qui lʼenvironnent, sur ce quʼauroit pu devenir le genre-humain, sʼil fût resté abandonné à lui-même. Voilà ce quʼon me demande, & ce que je me propose dʼexaminer dans ce Discours. Mon sujet intéressant lʼhomme en général, je tâcherai de prendre un langage qui convienne à toutes les nations, ou plutôt, oubliant les tems & les lieux pour ne songer quʼaux hommes à qui je parle, je me supposerai dans le licée dʼAthenes, répétant les leçons de mes maîtres, ayant les Platons & les Xénocrates pour juges, & le genre-humain pour auditeur.
O homme, de quelque contrée que tu sois, quelles que soient tes opinions, écoute; voici ton histoire, telle que jʼai cru la lire, non dans les livres de tes semblables qui sont menteurs, mais dans la nature, qui ne ment jamais. Tout ce qui sera dʼelle sera vrai: il nʼy aura de faux que ce que jʼy aurai mêlé du mien sans le vouloir. Les tems dont je vais parler sont bien éloignés: combien tu as changé de ce que tu étois! Cʼest, pour ainsi dire, la vie de ton espece que je te vais décrire dʼapres les qualités que tu as reçues, que ton éducation & tes habitudes ont pu dépraver, mais quʼelles nʼont pu détruire. Il y a, je le sens, un âge auquel lʼhomme individuel voudroit sʼarrêter; tu chercheras lʼâge auquel tu désirerois que ton espece se fût arrêtée. Mécontent de ton état présent, par des raisons qui annoncent à ta postérité malheureuse de plus grands mécontentemens encore, peut-être voudrois-tu pouvoir rétrograder; & ce sentiment doit faire lʼéloge de tes premiers aïeux, la critique de tes contemporains, & lʼeffroi de ceux qui auront le malheur de vivre après toi.