CINQUIÈME PARTIE.
LETTRE IV.
Julie ou la Nouvelle Héloïse, Jean-Jacques Rousseau (1761)·Texte intégral, lettre 140 sur 162·Livre complet →
DE MILORD ÉDOUARD À SAINT-PREUX.
Je vois par vos deux dernières lettres qu’il m’en manque une antérieure à ces deux-là, apparemment la première que vous m’ayez écrite à l’armée, et dans laquelle était l’explication des chagrins secrets de madame de Wolmar. Je n’ai point reçu cette lettre et je conjecture qu’elle pouvait être dans la malle d’un courrier qui nous a été enlevé. Répétez-moi donc, mon ami, ce qu’elle contenait : ma raison s’y perd et mon cœur s’en inquiète ; car, encore une fois, si le bonheur et la paix ne sont pas dans l’âme de Julie, où sera leur asile ici-bas ?
Rassurez-la sur les risques auxquels elle me croit exposé ; nous avons affaire à un ennemi trop habile pour nous en laisser courir ; avec une poignée de monde il rend toutes nos forces inutiles et nous ôte partout les moyens de l’attaquer. Cependant, comme nous sommes confiants, nous pourrions bien lever des difficultés insurmontables pour de meilleurs généraux et forcer à la fin les Français de nous battre. J’augure que nous payerons cher nos premiers succès, et que la bataille gagnée à Dettingue, nous en fera perdre une en Flandre. Nous avons en tête un grand capitaine ; ce n’est pas tout, il a la confiance de ses troupes ; et le soldat français qui compte sur son général est invincible. Au contraire, on en a si bon marché quand il est commandé par des courtisans qu’il méprise, et cela arrive si souvent, qu’il ne faut qu’attendre les intrigues de cour et l’occasion pour vaincre à coup sûr la plus brave nation du continent. Ils le savent fort bien eux-mêmes. Milord Marlborough, voyant la bonne mine et l’air guerrier d’un soldat pris à Bleinheim74, lui dit : S’il y eût eu cinquante mille hommes comme toi à l’armée française, elle ne se fût pas ainsi laissé battre. – Eh morbleu ! repartit le grenadier, nous avions assez d’hommes comme moi ; il ne nous en manquait qu’un comme vous. Or, cet homme comme lui commande à présent l’armée de France et manque à la nôtre ; mais nous ne songeons guère à cela.
74.C’est le nom que les Anglais donnent à la bataille d’Hochstet.
Quoi qu’il en soit, je veux voir les manœuvres du reste de cette campagne, et j’ai résolu de rester à l’armée jusqu’à ce qu’elle entre en quartiers. Nous gagnerons tous à ce délai. La saison étant trop avancée pour traverser les monts, nous passerons l’hiver où vous êtes, et n’irons en Italie qu’au commencement du printemps. Dites à monsieur et madame de Wolmar que je fais ce nouvel arrangement pour jouir à mon aise du touchant spectacle que vous décrivez si bien, et pour voir madame d’Orbe établie avec eux. Continuez, mon cher, à m’écrire avec le même soin, et vous me ferez plus de plaisir que jamais. Mon équipage a été pris et je suis sans livres ; mais je lis vos lettres.