Classiques.app

CINQUIÈME PARTIE.

LETTRE V.

Julie ou la Nouvelle Héloïse, Jean-Jacques Rousseau (1761)·Texte intégral, lettre 141 sur 162·Livre complet →

DE SAINT-PREUX À MILORD ÉDOUARD.

Quelle joie vous me donnez en m’annonçant que nous passerons l’hiver à Clarens ! Mais que vous me la faites payer cher en prolongeant votre séjour à l’armée ! Ce qui me déplaît surtout, c’est de voir clairement qu’avant notre séparation le parti de faire la campagne était déjà pris, et que vous ne m’en voulûtes rien dire. Milord, je sens la raison de ce mystère et ne puis vous en savoir bon gré. Me mépriseriez-vous assez pour croire qu’il me fût bon de vous survivre, ou m’avez-vous connu des attachements si bas, que je les préfère à l’honneur de mourir avec mon ami ? Si je ne méritais pas de vous suivre, il fallait me laisser à Londres ; vous m’auriez moins offensé que de m’envoyer ici.

Il est clair par la dernière de vos lettres qu’en effet une des miennes s’est perdue, et cette perte a dû vous rendre les deux lettres suivantes fort obscures à bien des égards ; mais les éclaircissements nécessaires pour les bien entendre viendront à loisir. Ce qui presse le plus à présent est de vous tirer de l’inquiétude où vous êtes sur le chagrin secret de madame de Wolmar.

Je ne vous redirai point la suite de la conversation que j’eus avec elle après le départ de son mari. Il s’est passé depuis bien des choses qui m’en ont fait oublier une partie, et nous la re- prîmes tant de fois durant son absence, que je m’en tiens au sommaire pour épargner des répétitions.

Elle m’apprit donc que ce même époux qui faisait tout pour la rendre heureuse était l’unique auteur de toute sa peine et que plus leur attachement mutuel était sincère, plus il lui donnait à souffrir. Le diriez-vous, milord ? Cet homme si sage, si raisonnable, si loin de toute espèce de vice, si peu soumis aux passions humaines, ne croit rien de ce qui donne un prix aux vertus, et, dans l’innocence d’une vie irréprochable, il porte au fond de son cœur l’affreuse paix des méchants. La réflexion qui naît de ce contraste augmente la douleur de Julie ; et il semble qu’elle lui pardonnerait plutôt de méconnaître l’auteur de son être, s’il avait plus de motifs pour le craindre ou plus d’orgueil pour le braver. Qu’un coupable apaise sa conscience aux dépens de sa raison, que l’honneur de penser autrement que le vulgaire anime celui qui dogmatise, cette erreur au moins se conçoit ; mais, poursuit-elle en soupirant, pour un si honnête homme et si peu vain de son savoir, c’était bien la peine d’être incrédule !

Il faut être instruit du caractère des deux époux ; il faut les imaginer concentrés dans le sein de leur famille ; et se tenant l’un à l’autre lieu du reste de l’univers ; il faut connaître l’union qui règne entre eux dans tout le reste, pour concevoir combien leur différend sur ce seul point est capable d’en troubler les charmes. M. de Wolmar, élevé dans le rite grec, n’était pas fait pour supporter l’absurdité d’un culte aussi ridicule. Sa raison, trop supérieure à l’imbécile joug qu’on lui voulait imposer, le secoua bientôt avec mépris ; et rejetant à la fois tout ce qui lui venait d’une autorité si suspecte, forcé d’être impie, il se fit athée.

Dans la suite, ayant toujours vécu dans des pays catholiques, il n’apprit pas à concevoir une meilleure opinion de la foi chrétienne par celle qu’on y professe. Il n’y vit d’autre religion que l’intérêt de ses ministres. Il vit que tout y consistait encore en vaines simagrées, plâtrées un peu plus subtilement par des mots qui ne signifiaient rien ; il s’aperçut que tous les honnêtes gens y étaient unanimement de son avis, et ne s’en cachaient guère ; que le clergé même, un peu plus discrètement, se moquait en secret de ce qu’il enseignait en public ; et il m’a protesté souvent qu’après bien du temps et des recherches, il n’avait trouvé de sa vie que trois prêtres qui crussent en Dieu75. En voulant s’éclaircir de bonne foi sur ces matières, il s’était enfoncé dans les ténèbres de la métaphysique, où l’homme n’a d’autres guides que les systèmes qu’il y porte ; et ne voyant partout que doutes et contradictions, quand enfin il est venu parmi des chrétiens, il y est venu trop tard ; sa foi s’était déjà fermée à la vérité, sa raison n’était plus accessible à la certitude ; tout ce qu’on lui prouvait détruisant plus un sentiment qu’il n’en établissait un autre, il a fini par combattre également les dogmes de toute espèce et n’a cessé d’être athée que pour devenir sceptique.

75.À Dieu ne plaise que je veuille approuver ces assertions dures et téméraires ; j’affirme seulement qu’il y a des gens qui les font, et dont la conduite du clergé de tous les pays et de toutes les sectes, n’autorise que trop souvent l’indiscrétion. Mais loin que mon dessein dans cette note soit de me mettre lâchement à couvert, voici bien nettement mon propre sentiment sur ce point. C’est que nul vrai croyant ne saurait être intolérant ni persécuteur. Si j’étais magistrat et que la loi portât peine de mort contre les athées, je commencerais par faire brûler comme tel quiconque en viendrait dénoncer un autre.

Voilà le mari que le ciel destinait à cette Julie en qui vous connaissez une foi si simple et une piété si douce. Mais il faut avoir vécu aussi familièrement avec elle que sa cousine et moi, pour savoir combien cette âme tendre est naturellement portée à la dévotion. On dirait que rien de terrestre ne pouvant suffire au besoin d’aimer dont elle est dévorée, cet excès de sensibilité soit forcé de remonter à sa source. Ce n’est point comme sainte Thérèse un cœur amoureux qui se donne le change et veut se tromper d’objet ; c’est un cœur vraiment intarissable que l’amour ni l’amitié n’ont pu épuiser, et qui porte ses affections surabondantes au seul être digne de les absorber76. L’amour de Dieu ne le détache point des créatures ; il ne lui donne ni dureté ni aigreur. Tous ces attachements produits par la même cause, en s’animant l’un par l’autre en deviennent plus charmants et plus doux, et pour moi je crois qu’elle serait moins dévote, si elle aimait moins tendrement son père, son mari, ses enfants, sa cousine et moi-même.

76.Comment ! Dieu n’aura donc que les restes des créatures ? Au contraire, ce que les créatures peuvent occuper du cœur humain est si peu de chose, que quand on croit l’avoir rempli d’elles, il est encore vide. Il faut un objet infini pour le remplir.

Ce qu’il y a de singulier, c’est que plus elle l’est, moins elle croit l’être, qu’elle se plaint de sentir en elle-même une âme aride qui ne sait point aimer Dieu. On a beau faire, dit-elle souvent, le cœur ne s’attache que par l’entremise des sens ou de l’imagination qui les représente ; et le moyen de voir ou d’imaginer l’immensité du grand Être77 ? Quand je veux m’élever à lui je ne sais où je suis ; n’apercevant aucun rapport entre lui et moi, je ne sais par où l’atteindre, je ne vois ni ne sens plus rien, je me trouve dans une espèce d’anéantissement et si j’osais juger d’autrui par moi-même, je craindrais que les extases des mystiques ne vinssent moins d’un cœur plein que d’un cerveau vide.

77.Il est certain qu’il faut se fatiguer l’âme pour l’élever aux sublimes idées de la Divinité ; un culte plus sensible repose l’esprit du peuple. Il aime qu’on lui offre des objets de piété qui le dispensent de penser à Dieu. Sur ces maximes les catholiques ont-ils mal fait de remplir leurs légendes, leurs calendriers, leurs églises, de petits anges, de beaux garçons et de jolies saintes ? L’enfant Jésus entre les bras d’une mère charmante et modeste, est en même temps un des plus touchants et des plus agréables spectacles que la dévotion chrétienne puisse offrir aux yeux des fidèles.

Que faire donc, continua-t-elle, pour me dérober aux fantômes d’une raison qui s’égare ? Je substitue un culte grossier, mais à ma portée, à ces sublimes contemplations qui passent mes facultés. Je rabaisse à regret la majesté divine ; j’interpose entre elle et moi des objets sensibles ; ne la pouvant contempler dans son essence, je la contemple au moins dans ses œuvres, je l’aime dans ses bienfaits ; mais, de quelque manière que je m’y prenne, au lieu de l’amour pur qu’elle exige, je n’ai qu’une reconnaissance intéressée à lui présenter.

C’est ainsi que tout devient sentiment dans un cœur sensible. Julie ne trouve dans l’univers entier que sujets d’attendrissement et de gratitude : partout elle aperçoit la bienfaisante main de la Providence ; ses enfants sont le cher dépôt qu’elle en a reçu ; elle recueille ses dons dans les productions de la terre ; elle voit sa table couverte par ses soins ; elle s’endort sous sa protection ; son paisible réveil lui vient d’elle ; elle sent ses leçons dans les disgrâces et ses faveurs dans les plaisirs ; les biens dont jouit tout ce qui lui est cher sont autant de nouveaux sujets d’hommages ; si le Dieu de l’univers échappe à ses faibles yeux, elle voit partout le père commun des hommes. Honorer ainsi ses bienfaits suprêmes, n’est-ce pas servir autant qu’on peut l’Être infini ?

Concevez, milord, quel tourment c’est de vivre dans la retraite avec celui qui partage notre existence et ne peut partager l’espoir qui nous la rend chère ; de ne pouvoir avec lui ni bénir les œuvres de Dieu, ni parler de l’heureux avenir que nous promet sa bonté ; de le voir insensible, en faisant le bien, à tout ce qui le rend agréable à faire, et par la plus bizarre inconséquence, penser en impie et vivre en chrétien ! Imaginez Julie à la promenade avec son mari : l’une admirant, dans la riche et brillante parure que la terre étale, l’ouvrage et les dons de l’auteur de l’univers ; l’autre ne voyant en tout cela qu’une combinaison fortuite, où rien n’est lié que par une force aveugle. Imaginez deux époux sincèrement unis, n’osant, de peur de s’importuner mutuellement, se livrer, l’un aux réflexions, l’autre aux sentiments que leur inspirent les objets qui les entourent, et tirer de leur attachement même le devoir de se contraindre incessamment. Nous ne nous promenons presque jamais, Julie et moi, que quelque vue frappante et pittoresque ne lui rappelle ces idées douloureuses. Hélas ! dit-elle avec attendrissement, le spectacle de la nature, si vivant, si animé pour nous, est mort aux yeux de l’infortuné Wolmar, et, dans cette grande harmonie des êtres où tout parle de Dieu d’une voix si douce, il n’aperçoit qu’un silence éternel.

Vous qui connaissez Julie, vous qui savez combien cette âme communicative aime à se répandre, concevez ce qu’elle souffrirait de ces réserves, quand elles n’auraient d’autre inconvénient qu’un si triste partage entre ceux à qui tout doit être commun. Mais des idées plus funestes s’élèvent, malgré qu’elle en ait, à la suite de celle-là. Elle a beau vouloir rejeter ces terreurs involontaires, elles reviennent la troubler à chaque instant. Quelle horreur pour une tendre épouse d’imaginer l’Être suprême vengeur de sa divinité méconnue, de songer que le bonheur de celui qui fait le sien doit finir avec sa vie, et de ne voir qu’un réprouvé dans le père de ses enfants ! À cette affreuse image, toute sa douceur la garantit à peine du désespoir ; et la religion, qui lui rend amère l’incrédulité de son mari, lui donne seule la force de la supporter. Si le ciel, dit-elle souvent, me refuse la conversion de cet honnête homme, je n’ai plus qu’une grâce à lui demander, c’est de mourir la première.

Telle est, milord, la trop juste cause de ses chagrins secrets ; telle est la peine intérieure qui semble charger sa conscience de l’endurcissement d’autrui, et ne lui devient que plus cruelle par le soin qu’elle prend de la dissimuler. L’athéisme, qui marche à visage découvert chez les papistes, est obligé de se cacher dans tout pays où, la raison permettant de croire en Dieu, la seule excuse des incrédules leur est ôtée. Ce système est naturellement désolant : s’il trouve des partisans chez les grands et les riches qu’il favorise, il est partout en horreur au peuple opprimé et misérable, qui, voyant délivrer ses tyrans du seul frein propre à les contenir, se voit encore enlever dans l’espoir d’une autre vie la seule consolation qu’on lui laisse en celle-ci. Madame de Wolmar sentant donc le mauvais effet que ferait ici le pyrrhonisme de son mari, et voulant surtout garantir ses enfants d’un si dangereux exemple, n’a pas eu de peine à engager au secret un homme sincère et vrai, mais discret, simple, sans vanité, et fort éloigné de vouloir ôter aux autres un bien dont il est fâché d’être privé lui-même. Il ne dogmatise jamais, il vient au temple avec nous, il se conforme aux usages établis ; sans professer de bouche une foi qu’il n’a pas, il évite le scandale et fait sur le culte réglé par les lois tout ce que l’état peut exiger d’un citoyen.

Depuis près de huit ans qu’ils sont unis, la seule madame d’Orbe est du secret, parce qu’on le lui a confié. Au surplus, les apparences sont si bien sauvées, et avec si peu d’affectation, qu’au bout de six semaines passées, ensemble dans la plus grande intimité, je n’avais pas même conçu le moindre soupçon et n’aurais peut-être jamais pénétré la vérité sur ce point, si Julie elle-même ne me l’eût apprise.

Plusieurs motifs l’ont déterminée à cette confidence. Premièrement, quelle réserve est compatible avec l’amitié qui règne entre nous ? N’est-ce pas aggraver ses chagrins à pure perte que s’ôter la douceur de les partager avec un ami ? De plus, elle n’a pas voulu que ma présence fût plus longtemps un obstacle aux entretiens qu’ils ont souvent ensemble sur un sujet qui lui tient si fort au cœur. Enfin, sachant que vous deviez bientôt venir nous joindre, elle a désiré, du consentement de son mari, que vous fussiez d’avance instruit de ses sentiments ; car elle attend de votre sagesse un supplément à nos vains efforts, et des effets dignes de vous.

Le temps qu’elle choisit pour me confier sa peine m’a fait soupçonner une autre raison dont elle n’a eu garde de me parler. Son mari nous quittait ; nous restions seuls : nos cœurs s’étaient aimés ; ils s’en souvenaient encore ; s’ils s’étaient un instant oubliés, tout nous livrait à l’opprobre. Je voyais clairement qu’elle avait craint ce tête-à-tête et tâché de s’en garantir, et la scène de Meillerie m’a trop appris que celui des deux qui se défiait le moins de lui-même devait seul s’en défier.

Dans l’injuste crainte que lui inspirait sa timidité naturelle, elle n’imagina point de précaution plus sûre que de se donner incessamment un témoin qu’il fallût respecter, d’appeler en tiers le juge intègre et redoutable qui voit les actions secrètes et sait lire au fond des cœurs. Elle s’environnait de la majesté suprême ; je voyais Dieu sans cesse entre elle et moi. Quel coupable désir eût pu franchir une telle sauvegarde ? Mon cœur s’épurait au feu de son zèle et je partageais sa vertu.

Ces graves entretiens remplirent presque tous nos tête-à-tête durant l’absence de son mari ; et depuis son retour nous les reprenons fréquemment en sa présence. Il s’y prête comme s’il était question d’un autre ; et sans mépriser nos soins, il nous donne souvent de bons conseils sur la manière dont nous devons raisonner avec lui. C’est cela même qui me fait désespérer du succès ; car, s’il avait moins de bonne foi, l’on pourrait attaquer le vice de l’âme qui nourrirait son incrédulité ; mais, s’il n’est question que de convaincre, où chercherons-nous des lumières qu’il n’ait point eues et des raisons qui lui aient échappé ? Quand j’ai voulu disputer avec lui, j’ai vu que tout ce que je pouvais employer d’arguments avait été déjà vainement épuisé par Julie et que ma sécheresse était bien loin de cette éloquence du cœur et de cette douce persuasion qui coule de sa bouche. Milord, nous ne ramènerons jamais cet homme ; il est trop froid et n’est point méchant : il ne s’agit pas de le toucher ; la preuve intérieure ou de sentiment lui manque et celle-là seule peut rendre invincibles toutes les autres.

Quelque soin que prenne sa femme de lui déguiser sa tristesse, il la sent et la partage : ce n’est pas un œil aussi clairvoyant qu’on abuse. Ce chagrin dévoré ne lui en est que plus sensible. Il m’a dit avoir été tenté plusieurs fois de céder en ap- parence et de feindre, pour la tranquilliser, des sentiments qu’il n’avait pas ; mais une telle bassesse d’âme est trop loin de lui. Sans en imposer à Julie, cette dissimulation n’eût été qu’un nouveau tourment pour elle. La bonne foi, la franchise, l’union des cœurs qui console de tant de maux, se fût éclipsée entre eux. Était-ce en se faisant moins estimer de sa femme qu’il pouvait la rassurer sur ses craintes ? Au lieu d’user de déguisement avec elle, il lui dit sincèrement ce qu’il pense ; mais il le dit d’un ton si simple, avec si peu de mépris des opinions vulgaires, si peu de cette ironique fierté des esprits forts, que ces tristes aveux donnent bien plus d’affliction que de colère à Julie et que, ne pouvant transmettre à son mari ses sentiments et ses espérances, elle en cherche avec plus de soin à rassembler autour de lui ces douceurs passagères auxquelles il borne sa félicité. Ah ! dit-elle avec douleur, si l’infortuné fait son paradis en ce monde, rendons-le-lui au moins aussi doux qu’il est possible78.

78.Combien ce sentiment plein d’humanité n’est-il pas plus naturel que le zèle affreux des persécuteurs, toujours occupés à tourmenter les incrédules, comme pour les damner dès cette vie et se faire les précurseurs des démons ! Je ne cesserai jamais de le redire ; c’est que ces persécuteurs là ne sont point des croyants ; ce sont des fourbes.

Le voile de tristesse dont cette opposition de sentiments couvre leur union prouve mieux que toute autre chose l’invincible ascendant de Julie, par les consolations dont cette tristesse est mêlée, et qu’elle seule au monde était peut-être capable d’y joindre. Tous leurs démêlés, toutes leurs disputes sur ce point important, loin de se tourner en aigreur, en mépris, en querelles, finissent toujours par quelque scène attendrissante, qui ne fait que les rendre plus chers l’un à l’autre.

Hier, l’entretien s’étant fixé sur ce texte, qui revient souvent quand nous ne sommes que trois, nous tombâmes sur l’origine du mal ; et je m’efforçais de montrer que non seulement il n’y avait point de mal absolu et général dans le système des êtres, mais que même les maux particuliers étaient beaucoup moindres qu’ils ne le semblent au premier coup d’œil, et qu’à tout prendre ils étaient surpassés de beaucoup par les biens particuliers et individuels. Je citais à M. de Wolmar son propre exemple ; et pénétré du bonheur de sa situation, je la peignais avec des traits si vrais qu’il en parut ému lui-même. Voilà, dit-il en m’interrompant, les séductions de Julie. Elle met toujours le sentiment à la place des raisons, et le rend si touchant qu’il faut toujours l’embrasser pour toute réponse : ne serait-ce point de son maître de philosophie, ajouta-t-il en riant, qu’elle aurait appris cette manière d’argumenter ?

Deux mois plutôt la plaisanterie m’eût déconcerté cruellement ; mais le temps de l’embarras est passé : je n’en fis que rire à mon tour ; et quoique Julie eût un peu rougi, elle ne parut pas plus embarrassée que moi. Nous continuâmes. Sans disputer sur la quantité du mal, Wolmar se contentait de l’aveu qu’il fallut bien faire, que, peu ou beaucoup, enfin le mal existe ; et de cette seule existence il déduisait défaut de puissance, d’intelligence ou de bonté, dans la première cause. Moi, de mon côté, je tâchais de montrer l’origine du mal physique dans la nature de la matière, et du mal moral dans la liberté de l’homme. Je lui soutenais que Dieu pouvait tout faire, hors de créer d’autres substances aussi parfaites que la sienne, et qui ne laissassent aucune prise au mal. Nous étions dans la chaleur de la dispute quand je m’aperçus que Julie avait disparu. Devinez où elle est, me dit son mari voyant que je la cherchais des yeux. Mais, dis-je, elle est allée donner quelque ordre dans le ménage. Non, dit-il, elle n’aurait point pris pour d’autres affaires le temps de celle-ci ; tout se fait sans qu’elle me quitte, et je ne la vois jamais rien faire. Elle est donc dans la chambre des enfants ? Tout aussi peu : ses enfants ne lui sont pas plus chers que mon salut. He bien ! repris-je, ce qu’elle fait, je n’en sais rien, mais je suis très sûr qu’elle ne s’occupe qu’à des soins utiles. Encore moins, dit-il froidement ; venez, venez, vous verrez si j’ai bien deviné.

Il se mit à marcher doucement ; je le suivis sur la pointe du pied. Nous arrivâmes à la porte du cabinet : elle était fermée ; il l’ouvrit brusquement. Milord, quel spectacle ! Je vis Julie à genoux, les mains jointes et tout en larmes. Elle se lève avec précipitation, s’essuyant les yeux, se cachant le visage et cherchant à s’échapper. On ne vit jamais une honte pareille. Son mari ne lui laissa pas le temps de fuir. Il courut à elle dans une espèce de transport : chère épouse, lui dit-il en l’embrassant, l’ardeur même de tes vœux trahit ta cause. Que leur manque-t-il pour être efficaces ? Va, s’ils étaient entendus, ils seraient bientôt exaucés. Ils le seront, lui dit-elle d’un ton ferme et persuadé ; j’en ignore l’heure et l’occasion. Puissé-je l’acheter aux dépens de ma vie ! mon dernier jour serait le mieux employé.

Venez, milord, quittez vos malheureux combats, venez remplir un devoir plus noble. Le sage préfère-t-il l’honneur de tuer des hommes aux soins qui peuvent en sauver un79 ?

79.Il y avait ici une grande lettre de Milord Édouard à Julie. Dans la suite il sera parlé de cette lettre, mais pour de bonnes raisons j’ai été forcé de la supprimer.