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CINQUIÈME PARTIE.

LETTRE VI.

Julie ou la Nouvelle Héloïse, Jean-Jacques Rousseau (1761)·Texte intégral, lettre 142 sur 162·Livre complet →

DE SAINT-PREUX À MILORD ÉDOUARD.

Quoi ! même après la séparation de l’armée, encore un voyage à Paris ! Oubliez-vous donc tout-à-fait Clarens et celle qui l’habite ? Nous êtes-vous moins cher qu’à Milord Hyde ? êtes-vous plus nécessaire à cet ami qu’à ceux qui vous attendent ici ? Vous nous forcez à faire des vœux opposés aux vôtres, et vous me faites souhaiter d’avoir du crédit à la cour de France pour vous empêcher d’obtenir les passeports que vous en attendez. Contentez-vous toutefois : allez voir votre digne compatriote. Malgré lui, malgré vous, nous serons vengés de cette préférence, et, quelque plaisir que vous goûtiez à vivre avec lui, je sais que quand vous serez avec nous, vous regretterez le temps que vous ne nous aurez pas donné.

En recevant votre lettre, j’avais d’abord soupçonné qu’une commission secrète… quel plus digne médiateur de paix !… Mais les rois donnent-ils leur confiance à des hommes vertueux ? Osent-ils écouter la vérité ? Savent-ils même honorer le vrai mérite ?… Non, non, cher Édouard, vous n’êtes pas fait pour le ministère et je pense trop bien de vous pour croire que si vous n’étiez pas né pair d’Angleterre, vous le fussiez jamais devenu.

Viens, ami, tu seras mieux à Clarens qu’à la Cour. Oh ! quel hiver nous allons passer tous ensemble, si l’espoir de notre réunion ne m’abuse pas ! Chaque jour la prépare, en ramenant ici quelqu’une de ces âmes privilégiées qui sont si chères l’une à l’autre, qui sont si dignes de s’aimer, et qui semblent n’attendre que vous pour se passer du reste de l’univers. En apprenant quel heureux hasard a fait passer ici la partie adverse du baron d’Étange, vous avez prévu tout ce qui devait arriver de cette rencontre, et ce qui est arrivé réellement80. Ce vieux plaideur, quoique inflexible et entier presque autant que son adversaire, n’a pu résister à l’ascendant qui nous a tous subjugués. Après avoir vu Julie, après l’avoir entendue, après avoir conversé avec elle, il a eu honte de plaider contre son père. Il est parti pour Berne si bien disposé, et l’accommodement est actuellement en si bon train, que sur la dernière lettre du baron nous l’attendons de retour dans peu de jours.

80.On voit qu’il manque ici plusieurs lettres intermédiaires, ainsi qu’en beaucoup d’autres endroits. Le lecteur dira qu’on se tire sort commodément d’affaire avec de pareilles omissions et je suis tout-à-fait de son avis.

Voilà ce que vous aurez déjà su par M. de Wolmar ; mais ce que probablement vous ne savez point encore, c’est que madame d’Orbe, ayant enfin terminé ses affaires, est ici depuis jeudi, et n’aura plus d’autre demeure que celle de son amie. Comme j’étais prévenu du jour de son arrivée, j’allai au-devant d’elle à l’insu de madame de Wolmar qu’elle voulait surprendre, et l’ayant rencontrée au-deçà de Lutry, je revins sur mes pas avec elle.

Je la trouvai plus vive et plus charmante que jamais, mais inégale, distraite, n’écoutant point, répondant encore moins, parlant sans suite et par saillies, enfin livrée à cette inquiétude dont on ne peut se défendre sur le point d’obtenir ce qu’on a fortement désiré. On eût dit à chaque instant qu’elle tremblait de retourner en arrière. Ce départ, quoique longtemps différé, s’était fait si à la hâte que la tête en tournait à la maîtresse et aux domestiques. Il régnait un désordre risible dans le menu bagage qu’on amenait. À mesure que la femme de chambre craignait d’avoir oublié quelque chose, Claire assurait toujours l’avoir fait mettre dans le coffre du carrosse ; et le plaisant, quand on y regarda, fut qu’il ne s’y trouva rien du tout.

Comme elle ne voulait pas que Julie entendît sa voiture, elle descendit dans l’avenue, traversa la cour en courant comme une folle, et monta si précipitamment qu’il fallut respirer après la première rampe avant d’achever de monter. M. de Wolmar vint au-devant d’elle : elle ne put lui dire un seul mot.

En ouvrant la porte de la chambre, je vis Julie assise vers la fenêtre et tenant sur ses genoux la petite Henriette, comme elle faisait souvent. Claire avait médité un beau discours à sa manière, mêlé de sentiment et de gaieté ; mais, en mettant le pied sur le seuil de la porte, le discours, la gaieté, tout fut oublié ; elle vole à son amie en s’écriant avec un emportement impossible à peindre : Cousine, toujours, pour toujours, jusqu’à la mort ! Henriette, apercevant sa mère, saute et court au-devant d’elle, en criant aussi, Maman ! Maman ! de toute sa force et la rencontre si rudement que la pauvre petite tomba du coup. Cette subite apparition, cette chute, la joie, le trouble, saisirent Julie à tel point, que, s’étant levée en étendant les bras avec un cri très aigu, elle se laissa retomber et se trouva mal. Claire, voulant relever sa fille, voit pâlir son amie : elle hésite, elle ne sait à laquelle courir. Enfin, me voyant relever Henriette, elle s’élance pour secourir Julie défaillante, et tombe sur elle dans le même état.

Henriette, les apercevant toutes deux sans mouvement, se mit à pleurer et pousser des cris qui firent accourir la Fanchon : l’une court à sa mère, l’autre à sa maîtresse. Pour moi, saisi, transporté, hors de sens, j’errais à grands pas par la chambre sans savoir ce que je faisais, avec des exclamations interrompues, et dans un mouvement convulsif dont je n’étais pas le maître. Wolmar lui-même, le froid Wolmar se sentit ému. Ô sentiment ! sentiment ! douce vie de l’âme ! quel est le cœur de fer que tu n’as jamais touché ? Quel est l’infortuné mortel à qui tu n’arrachas jamais de larmes ? Au lieu de courir à Julie, cet heureux époux se jeta sur un fauteuil pour contempler avidement ce ravissant spectacle. Ne craignez rien, dit-il en voyant notre empressement ; ces scènes de plaisir et de joie n’épuisent un instant la nature que pour la ranimer d’une vigueur nouvelle ; elles ne sont jamais dangereuses. Laissez-moi jouir du bonheur que je goûte et que vous partagez. Que doit-il être pour vous ! Je n’en connus jamais de semblable et je suis le moins heureux des six.

Milord, sur ce premier moment, vous pouvez juger du reste. Cette réunion excita dans toute la maison un retentissement d’allégresse, et une fermentation qui n’est pas encore calmée. Julie, hors d’elle-même, était dans une agitation où je ne l’avais jamais vue ; il fut impossible de songer à rien de toute la journée qu’à se voir et s’embrasser sans cesse avec de nouveaux transports. On ne s’avisa pas même du salon d’Apollon ; le plaisir était partout, on n’avait pas besoin d’y songer. À peine le lendemain eut-on assez de sang-froid pour préparer une fête. Sans Wolmar tout serait allé de travers. Chacun se para de son mieux. Il n’y eut de travail permis que ce qu’il en fallait pour les amusements. La fête fut célébrée, non pas avec pompe, mais avec délire ; il y régnait une confusion qui la rendait touchante, et le désordre en faisait le plus bel ornement.

La matinée se passa à mettre madame d’Orbe en possession de son emploi d’intendante ou de maîtresse d’hôtel ; et elle se hâtait d’en faire les fonctions avec un empressement d’enfant qui nous fit rire. En entrant pour dîner dans le beau salon, les deux cousines virent de tous côtés leurs chiffres unis et formés avec des fleurs. Julie devina dans l’instant d’où venait ce soin : elle m’embrassa dans un saisissement de joie. Claire, contre son ancienne coutume, hésita d’en faire autant. Wolmar lui en fit la guerre ; elle prit en rougissant le parti d’imiter sa cousine. Cette rougeur, que je remarquai trop, me fit un effet que je ne saurais dire, mais je ne me sentis pas dans ses bras sans émotion.

L’après-midi il y eut une belle collation dans le gynécée, où pour le coup le maître et moi fûmes admis. Les hommes tirèrent au blanc une mise donnée par madame d’Orbe. Le nouveau venu l’emporta, quoique moins exercé que les autres. Claire ne fut pas la dupe de son adresse ; Hanz lui-même ne s’y trompa pas, et refusa d’accepter le prix ; mais tous ses camarades l’y forcèrent et vous pouvez juger que cette honnêteté de leur part ne fut pas perdue.

Le soir, toute la maison, augmentée de trois personnes, se rassembla pour danser. Claire semblait parée par la main des Grâces ; elle n’avait jamais été si brillante que ce jour-là. Elle dansait, elle causait, elle riait, elle donnait ses ordres ; elle suffisait à tout. Elle avait juré de m’excéder de fatigue ; et, après cinq ou six contredanses très vives tout d’une haleine, elle n’oublia pas le reproche ordinaire que je dansais comme un philosophe. Je lui dis, moi, qu’elle dansait comme un lutin, qu’elle ne faisait pas moins de ravage, et que j’avais peur qu’elle ne me laissât reposer ni jour ni nuit. Au contraire, dit-elle, voici de quoi vous faire dormir tout d’une pièce ; et à l’instant elle me reprit pour danser.

Elle était infatigable ; mais il n’en était pas ainsi de Julie ; elle avait peine à se tenir, les genoux lui tremblaient en dansant ; elle était trop touchée pour pouvoir être gaie. Souvent on voyait des larmes de joie couler de ses yeux ; elle contemplait sa cousine avec une sorte de ravissement ; elle aimait à se croire l’étrangère à qui l’on donnait la fête, et à regarder Claire comme la maîtresse de la maison qui l’ordonnait. Après le souper je tirai des fusées que j’avais apportées de la Chine, et qui firent beaucoup d’effet. Nous veillâmes fort avant dans la nuit. Il fallut enfin se quitter : madame d’Orbe était lasse ou devait l’être, et Julie voulut qu’on se couchât de bonne heure.

Insensiblement le calme renaît et l’ordre avec lui. Claire, toute folâtre qu’elle est, sait prendre, quand il lui plaît, un ton d’autorité qui en impose. Elle a d’ailleurs du sens, un discernement exquis, la pénétration de Wolmar, la bonté de Julie ; et, quoique extrêmement libérale, elle ne laisse pas d’avoir aussi beaucoup de prudence ; en sorte que, restée veuve si jeune et chargée de la garde-noble de sa fille, les biens de l’une et de l’autre n’ont fait que prospérer dans ses mains : ainsi l’on n’a pas lieu de craindre que, sous ses ordres, la maison soit moins bien gouvernée qu’auparavant. Cela donne à Julie le plaisir de se livrer tout entière à l’occupation qui est le plus de son goût, savoir, l’éducation des enfants ; et je ne doute pas qu’Henriette ne profite extrêmement de tous les soins dont une de ses mères aura soulagé l’autre. Je dis ses mères ; car, à voir la manière dont elles vivent avec elle, il est difficile de distinguer la véritable ; et des étrangers qui nous sont venus aujourd’hui sont ou paraissent là-dessus encore en doute. En effet, toutes deux l’appellent Henriette, ou ma fille, indifféremment. Elle appelle Maman l’une et l’autre petite Maman ; la même tendresse règne de part et d’autre ; elle obéit également à toutes deux. S’ils demandent aux dames à laquelle elle appartient, chacune répond : À moi. S’ils interrogent Henriette, il se trouve qu’elle a deux mères ; on serait embarrassé à moins. Les plus clairvoyants se décident pourtant à la fin pour Julie. Henriette, dont le père était blond, est blonde comme elle, et lui ressemble beaucoup. Une certaine tendresse de mère se peint encore mieux dans ses yeux si doux que dans les regards plus enjoués de Claire. La petite prend auprès de Julie un air plus respectueux, plus attentif sur elle-même. Machinalement elle se met plus souvent à ses côtés, parce que Julie a plus souvent quelque chose à lui dire. Il faut avouer que toutes les apparences sont en faveur de la petite Maman ; et je me suis aperçu que cette erreur est si agréable aux deux cousines, qu’elle pourrait bien être quelquefois volontaire et devenir un moyen de leur faire sa cour.

Milord, dans quinze jours il ne manquera plus ici que vous. Quand vous y serez, il faudra mal penser de tout homme dont le cœur cherchera sur le reste de la terre des vertus, des plaisirs, qu’il n’aura pas trouvés dans cette maison.