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CINQUIÈME PARTIE.

LETTRE XIII.

Julie ou la Nouvelle Héloïse, Jean-Jacques Rousseau (1761)·Texte intégral, lettre 149 sur 162·Livre complet →

DE MADAME DE WOLMAR À MADAME D’ORBE.

Le courrier d’Italie semblait n’attendre pour arriver que le moment de ton départ, comme pour te punir de ne l’avoir différé qu’à cause de lui. Ce n’est pas moi qui ai fait cette jolie découverte ; c’est mon mari qui a remarqué qu’ayant fait mettre les chevaux à huit heures, tu tardas de partir jusqu’à onze, non pour l’amour de nous, mais après avoir demandé vingt fois s’il en était dix, parce que c’est ordinairement l’heure où la poste passe.

Tu es prise, pauvre cousine ; tu ne peux plus t’en dédire. Malgré l’augure de la Chaillot, cette Claire si folle, ou plutôt si sage, n’a pu l’être jusqu’au bout : te voilà dans les mêmes las88 dont tu pris tant de peine à me dégager, et tu n’as pu conserver pour toi la liberté que tu m’as rendue. Mon tour de rire est-il donc venu ? chère amie, il faudrait avoir ton charme et tes grâces pour savoir plaisanter comme toi, et donner à la raillerie elle-même l’accent tendre et touchant des caresses, et puis quelle différence entre nous ! De quel front pourrais-je me jouer d’un mal dont je suis la cause et que tu t’es fait pour me l’ôter ? Il n’y a pas un sentiment dans ton cœur qui n’offre au mien quelque sujet de reconnaissance et tout, jusqu’à ta faiblesse, est en toi l’ouvrage de ta vertu. C’est cela même qui me console et m’égaie. Il fallait me plaindre et pleurer de mes fautes ; mais on peut se moquer de la mauvaise honte qui te fait rougir d’un attachement aussi pur que toi.

88.Je n’ai pas voulu laisser lacs, à cause de la prononciation genevoise remarquée par madame D’Orbe, dans la Lettre cinquième de la sixième partie.

Revenons au courrier d’Italie et laissons un moment les moralités. Ce serait trop abuser de mes anciens titres ; car il est permis d’endormir son auditoire, mais non pas de l’impatienter. Eh bien donc ! ce courrier que je fais si lentement arriver, qu’at-il apporté ? Rien que de bien sur la santé de nos amis, et de plus une grande lettre pour toi. Ah ! bon ! je te vois déjà sourire et reprendre haleine ; la lettre venue te fait attendre plus patiemment ce qu’elle contient.

Elle a pourtant bien son prix encore, même après s’être fait désirer ; car elle respire une si… Mais je ne veux te parler que de nouvelles, et sûrement ce que j’allais dire n’en est pas une.

Avec cette lettre, il en est venu une autre de Milord Édouard pour mon mari, et beaucoup d’amitiés pour nous. Celle-ci contient véritablement des nouvelles et d’autant moins attendues que la première n’en dit rien. Ils devaient le lendemain partir pour Naples, où Milord a quelques affaires et d’où ils iront voir le Vésuve… Conçois-tu, ma chère, ce que cette vue a de si attrayant ? Revenus à Rome, Claire, pense, imagine… Édouard est sur le point d’épouser… non, grâce au ciel, cette indigne marquise ; il marque, au contraire, qu’elle est fort mal. Qui donc ? Laure, l’aimable Laure, qui… Mais pourtant… quel mariage !… Notre ami n’en dit pas un mot, aussitôt après ils partiront tous trois et viendront ici prendre leurs derniers arrangements. Mon mari ne m’a pas dit quels ; mais il compte toujours que Saint-Preux nous restera.

Je t’avoue que son silence m’inquiète un peu. J’ai peine à voir clair dans tout cela ; j’y trouve des situations bizarres et des jeux du cœur humain qu’on n’entend guère. Comment un homme aussi vertueux a-t-il pu se prendre d’une passion si durable pour une aussi méchante femme que cette marquise ? Comment elle-même, avec un caractère violent et cruel, a-t-elle pu concevoir et nourrir un amour aussi vif pour un homme qui lui ressemblait si peu, si tant est cependant qu’on puisse honorer du nom d’amour une fureur capable d’inspirer des crimes ? Comment un jeune cœur aussi généreux, aussi tendre, aussi désintéressé que celui de Laure, a-t-il pu supporter ses premiers désordres ? Comment s’en est-il retiré par ce penchant trompeur fait pour égarer son sexe, et comment l’amour, qui perd tant d’honnêtes femmes, a-t-il pu venir à bout d’en faire une ? Dis-moi, ma Claire, désunir deux cœurs qui s’aimaient sans se convenir ; joindre ceux qui se convenaient sans s’entendre ; faire triompher l’amour de l’amour même ; du sein du vice et de l’opprobre tirer le bonheur et la vertu ; délivrer son ami d’un monstre en lui créant pour ainsi dire une compagne… infortunée, il est vrai, mais aimable, honnête même, au moins si, comme je l’ose croire, on peut le redevenir ; dis, celui qui aurait fait tout cela serait-il coupable ? celui qui l’aurait souffert serait-il à blâmer ?

Lady Bomston viendra donc ici ! ici, mon ange ! Qu’en penses-tu ? après tout, quel prodige ne doit pas être cette étonnante fille, que son éducation perdit, que son cœur a sauvée, et pour qui l’amour fut la route de la vertu ! Qui doit plus l’admirer que moi qui fis tout le contraire, et que mon penchant seul égara quand tout concourait à me bien conduire ? Je m’avilis moins il est vrai ; mais me suis-je élevée comme elle ? Ai-je évité tant de pièges et fait tant de sacrifices ? Du dernier degré de la honte elle a su remonter au premier degré de l’honneur : elle est plus respectable cent fois que si jamais elle n’eût été coupable. Elle est sensible et vertueuse ; que lui faut-il pour nous ressembler ! S’il n’y a point de retour aux fautes de la jeunesse, quel droit ai-je à plus d’indulgence ? Devant qui dois-je espérer de trouver grâce ? et à quel honneur pourrais-je prétendre en refusant de l’honorer ?

Hé bien ! cousine, quand ma raison me dit cela, mon cœur en murmure ; et sans que je puisse expliquer pourquoi, j’ai peine à trouver bon qu’Édouard ait fait ce mariage et que son ami s’en soit mêlé. Ô l’opinion ! l’opinion ! qu’on a de peine à secouer son joug ! toujours elle nous porte à l’injustice ; le bien passé s’efface par le mal présent ; le mal passé ne s’effacera-t-il jamais par aucun bien ?

J’ai laissé voir à mon mari mon inquiétude sur la conduite de Saint-Preux dans cette affaire. Il semble, ai-je dit, avoir honte d’en parler à ma cousine. Il est incapable de lâcheté, mais il est faible… trop d’indulgence pour les fautes d’un ami… – Non, m’a-t-il dit, il a fait son devoir ; il le fera, je le sais ; je ne puis rien vous dire de plus ; mais Saint-Preux est un honnête garçon. Je réponds de lui, vous en serez contente… Claire, il est impossible que Wolmar me trompe et qu’il se trompe. Un discours si positif m’a fait rentrer en moi-même : j’ai compris que tous mes scrupules ne venaient que de fausse délicatesse, et que, si j’étais moins vaine et plus équitable, je trouverais lady Bomston plus digne de son rang.

Mais laissons un peu lady Bomston et revenons à nous. Ne sens-tu point trop, en lisant cette lettre, que nos amis reviendront plus tôt qu’ils n’étaient attendus ? et le cœur ne te dit-il rien ? Ne bat-il point à présent plus fort qu’à l’ordinaire, ce cœur trop tendre et trop semblable au mien ? Ne songe-t-il point au danger de vivre familièrement avec un objet chéri, de le voir tous les jours, de loger sous le même toit ? et si mes erreurs ne m’ôtèrent point ton estime, mon exemple ne te fait-il rien craindre pour toi ? Combien dans nos jeunes ans la raison, l’amitié, l’honneur, t’inspirèrent pour moi de craintes que l’aveugle amour me fit mépriser ! C’est mon tour maintenant, ma douce amie ; et j’ai de plus, pour me faire écouter, la triste autorité de l’expérience. Écoute-moi donc tandis qu’il est temps, de peur qu’après avoir passé la moitié de ta vie à déplorer mes fautes, tu ne passes l’autre à déplorer les tiennes. Surtout ne te fie plus à cette gaieté folâtre qui garde celles qui n’ont rien à craindre et perd celles qui sont en danger. Claire ! Claire ! tu te moquais de l’amour une fois, mais c’est parce que tu ne le connaissais pas ; et pour n’en avoir pas senti les traits, tu te croyais au-dessus de ses atteintes. Il se venge et rit à son tour. Apprends à te défier de sa traîtresse joie, ou crains qu’elle ne te coûte un jour bien des pleurs, chère amie, il est temps de te montrer à toi-même ; car jusqu’ici tu ne t’es pas bien vue : tu t’es trompée sur ton caractère, et tu n’as pas su t’estimer ce que tu valais. Tu t’es fiée aux discours de la Chaillot : sur ta vivacité badine elle te jugea peu sensible ; mais un cœur comme le tien était au-dessus de sa portée. La Chaillot n’était pas faite pour te connaître ; personne au monde ne t’a bien connue, excepté moi seule. Notre ami même a plutôt senti que vu tout ton prix. Je t’ai laissé ton erreur tant qu’elle a pu t’être utile ; à présent qu’elle te perdrait, il faut te l’ôter.

Tu es vive, et te crois peu sensible. Pauvre enfant, que tu t’abuses ! ta vivacité même prouve le contraire ! N’est-ce pas toujours sur des choses de sentiment qu’elle s’exerce ? N’est-ce pas de ton cœur que viennent les grâces de ton enjouement ? Tes railleries sont des signes d’intérêt plus touchants que les compliments d’un autre : tu caresses quand tu folâtres ; tu ris, mais ton rire pénètre l’âme ; tu ris, mais tu fais pleurer de tendresse, et je te vois presque toujours sérieuse avec les indifférents.

Si tu n’étais que ce que tu prétends être, dis-moi ce qui nous unirait si fort l’une à l’autre. Où serait entre nous le lien d’une amitié sans exemple ? Par quel prodige un tel attachement serait-il venu chercher par préférence un cœur si peu capable d’attachement ? Quoi ! celle qui n’a vécu que pour son amie ne sait pas aimer ! celle qui voulut quitter père, époux, parents et son pays, pour la suivre, ne sait préférer l’amitié à rien ! et qu’ai-je donc fait, moi qui porte un cœur sensible ? Cousine, je me suis laissé aimer ; et j’ai beaucoup fait, avec toute ma sensibilité, de te rendre une amitié qui valût la tienne.

Ces contradictions t’ont donné de ton caractère l’idée la plus bizarre qu’une folle comme toi pût jamais concevoir, c’est de te croire à la fois ardente amie et froide amante. Ne pouvant disconvenir du tendre attachement dont tu te sentais pénétrée, tu crus n’être capable que de celui-là. Hors ta Julie, tu ne pensais pas que rien pût t’émouvoir au monde : comme si les cœurs naturellement sensibles pouvaient ne l’être que pour un objet et que, ne sachant aimer que moi, tu m’eusses pu bien aimer moi-même ! Tu demandais plaisamment si l’âme avait un sexe. Non, mon enfant, l’âme n’a point de sexe ; mais ses affections les distinguent et tu commences trop à le sentir. Parce que le premier amant qui s’offrit ne t’avait pas émue, tu crus aussitôt ne pouvoir l’être ; parce que tu manquais d’amour pour ton soupirant, tu crus n’en pouvoir sentir pour personne. Quand il fut ton mari, tu l’aimas pourtant, et si fort que notre intimité même en souffrit ; cette âme si peu sensible sût trouver à l’amour un supplément encore assez tendre pour satisfaire un honnête homme.

Pauvre cousine, c’est à toi désormais de résoudre tes propres doutes ; et s’il est vrai,

89Ch’un freddo amante è mal sicuro amico90 j’ai grand’peur d’avoir maintenant une raison de trop pour compter sur toi ; mais il faut que j’achève de te dire là-dessus tout ce que je pense.

89.Ce vers est renversé de l’original, et, n’en déplaise aux belles dames, le sens de l’auteur est plus véritable et plus beau.

90.Qu’un froid amant est un peu sûr ami.

Je soupçonne que tu as aimé, sans le savoir, bien plutôt que tu ne crois, ou du moins, que le même penchant qui me perdit t’eût séduite si je ne t’avais prévenue. Conçois-tu qu’un sentiment si naturel et si doux puisse tarder si longtemps à naître ? Conçois-tu qu’à l’âge où nous étions on puisse impunément se familiariser avec un jeune homme aimable, ou qu’avec tant de conformité dans tous nos goûts, celui-ci seul ne nous eût pas été commun ? Non, mon ange, tu l’aurais aimé, j’en suis sûre, si je ne l’eusse aimé la première. Moins faible et non moins sensible, tu aurais été plus sage que moi sans être plus heureuse. Mais quel penchant eût pu vaincre dans ton âme honnête l’horreur de la trahison et de l’infidélité ? L’amitié te sauva des pièges de l’amour ; tu ne vis plus qu’un ami dans l’amant de ton amie, et tu rachetas ainsi ton cœur aux dépens du mien.

Ces conjectures ne sont pas même si conjectures que tu penses ; et, si je voulais rappeler des temps qu’il faut oublier, il me serait aisé de trouver dans l’intérêt que tu croyais ne prendre qu’à moi seule, un intérêt non moins vif pour ce qui m’était cher. N’osant l’aimer, tu voulais que je l’aimasse ; tu jugeas chacun de nous nécessaire au bonheur de l’autre ; et ce cœur, qui n’a point d’égal au monde, nous en chérit plus tendrement tous les deux. Sois sûre que sans ta propre faiblesse tu m’aurais été moins indulgente ; mais tu te serais reprochée sous le nom de jalousie une juste sévérité. Tu ne te sentais pas en droit de combattre en moi le penchant qu’il eût fallu vaincre ; et craignant d’être perfide plutôt que sage, en immolant ton bonheur au nôtre, tu crus avoir assez fait pour la vertu.

Ma Claire, voilà ton histoire ; voilà comment ta tyrannique amitié me force à te savoir gré de ma honte, et à te remercier de mes torts. Ne crois pas pourtant que je veuille t’imiter en cela ; je ne suis pas plus disposée à suivre ton exemple que toi le mien, et comme tu n’as pas à craindre mes fautes, je n’ai plus, grâce au ciel, tes raisons d’indulgence. Quel plus digne usage ai-je à faire de la vertu que tu m’as rendue, que de t’aider à la conserver ?

Il faut donc te dire encore mon avis sur ton état présent. La longue absence de notre maître n’a pas changé tes dispositions pour lui : ta liberté recouvrée et son retour ont produit une nouvelle époque dont l’amour a su profiter. Un nouveau sentiment n’est pas né dans ton cœur ; celui qui s’y cacha si longtemps n’a fait que se mettre plus à l’aise. Fière d’oser te l’avouer à toi-même, tu t’es pressée de me le dire. Cet aveu te semblait presque nécessaire pour le rendre tout-à-fait innocent ; en devenant un crime pour ton amie, il cessait d’en être un pour toi ; et peut-être ne t’es-tu livrée au mal que tu combattais depuis tant d’années, que pour mieux achever de m’en guérir.

J’ai senti tout cela, ma chère ; je me suis peu alarmée d’un penchant qui me servait de sauvegarde, et que tu n’avais point à te reprocher. Cet hiver que nous avons passé tous ensemble au sein de la paix et de l’amitié m’a donné plus de confiance encore, en voyant que, loin de rien perdre de ta gaieté, tu semblais l’avoir augmentée. Je t’ai vue tendre, empressée, attentive, mais franche dans tes caresses, naïve dans tes jeux, sans mystère, sans ruses en toutes choses ; et dans tes plus vives agaceries la joie de l’innocence réparait tout.

Depuis notre entretien de l’Élysée je ne suis plus contente de toi. Je te trouve triste et rêveuse. Tu te plais seule autant qu’avec ton amie ; tu n’as pas changé de langage, mais d’accent ; tes plaisanteries sont plus timides ; tu n’oses plus parler de lui si souvent : on dirait que tu crains toujours qu’il ne t’écoute ; et l’on voit à ton inquiétude que tu attends de ses nouvelles plutôt que tu n’en demandes.

Je tremble, bonne cousine, que tu ne sentes pas tout ton mal, et que le trait ne soit enfoncé plus avant que tu n’as paru le craindre. Crois-moi, sonde bien ton cœur malade ; dis-toi bien, je le répète, si, quelque sage qu’on puisse être, on peut sans risque demeurer longtemps avec ce qu’on aime, et si la confiance qui me perdit est tout-à-fait sans danger pour toi. Vous êtes libres tous deux, c’est précisément ce qui rend les occasions plus suspectes. Il n’y a point dans un cœur vertueux de faiblesse qui cède au remords ; et je conviens avec toi qu’on est toujours assez forte contre le crime ; mais, hélas ! qui peut se garantir d’être faible ? Cependant regarde les suites, songe aux effets de la honte. Il faut s’honorer pour être honorée. Comment peut-on mériter le respect d’autrui sans en avoir pour soi-même ? et où s’arrêtera dans la route du vice celle qui fait le premier pas sans effroi ? Voilà ce que je dirais à ces femmes du monde pour qui la morale et la religion ne sont rien, et qui n’ont de loi que l’opinion d’autrui. Mais toi, femme vertueuse et chrétienne, toi qui vois ton devoir et qui l’aimes, toi qui connais et suis d’autres règles que les jugements publics, ton premier honneur est celui que te rend ta conscience ; et c’est celui-là qu’il s’agit de conserver.

Veux-tu savoir quel est ton tort en toute cette affaire ? C’est, je te le redis, de rougir d’un sentiment honnête que tu n’as qu’à déclarer pour le rendre innocent91. Mais avec toute ton humeur folâtre rien n’est si timide que toi. Tu plaisantes pour faire la brave et je vois ton pauvre cœur tout tremblant ; tu fais avec l’amour, dont tu feins de rire, comme ces enfants qui chantent la nuit quand ils ont peur. Ô chère amie ! souviens-toi de l’avoir dit mille fois, c’est la fausse honte qui mène à la véritable, et la vertu ne sait rougir que de ce qui est mal. L’amour en lui-même est-il un crime ? N’est-il pas le plus pur ainsi que le plus doux penchant de la nature ? N’a-t-il pas une fin bonne et louable ? Ne dédaigne-t-il pas les âmes basses et rampantes ? N’anime-t-il pas les âmes grandes et fortes ? N’anoblit-il pas tous leurs sentiments ? Ne double-t-il pas leur être ? Ne les élève-t-il pas au-dessus d’elles-mêmes ? Ah ! si, pour être honnête et sage, il faut être inaccessible à ses traits, dis, que reste-t-il pour la vertu sur la terre ? Le rebut de la nature et les plus vils des mortels.

91.Pourquoi l’éditeur laisse-t-il les continuelles répétitions dont cette lettre est pleine, ainsi que beaucoup d’autres ? Par une raison fort simple ; c’est qu’il ne se soucie point du tout que ces lettres plaisent à ceux qui feront cette question.

Qu’as-tu donc fait que tu puisses te reprocher ? N’as-tu pas fait choix d’un honnête homme ? N’est-il pas libre ? Ne l’es-tu pas ? Ne mérite-t-il pas toute ton estime ? N’as-tu pas toute la sienne ? Ne seras-tu pas trop heureuse de faire le bonheur d’un ami si digne de ce nom, de payer de ton cœur et de ta personne les anciennes dettes de ton amie et d’honorer en l’élevant à toi le mérite outragé par la fortune ?

Je vois les petits scrupules qui t’arrêtent : démentir une résolution prise et déclarée, donner un successeur au défunt, montrer sa faiblesse au public, épouser un aventurier, car les âmes basses, toujours prodigues de titres flétrissants, sauront bien trouver celui-ci ; voilà donc les raisons sur lesquelles tu aimes mieux te reprocher ton penchant que le justifier, et couver tes feux au fond de ton cœur que les rendre légitimes ! Mais, je te prie, la honte est-elle d’épouser celui qu’on aime, ou de l’aimer sans l’épouser ? Voilà le choix qui te reste à faire. L’honneur que tu dois au défunt est de respecter assez sa veuve pour lui donner un mari plutôt qu’un amant ; et si ta jeunesse te force à remplir sa place, n’est-ce pas rendre encore hommage à sa mémoire de choisir un homme qui lui fut cher ?

Quant à l’inégalité, je croirais t’offenser de combattre une objection si frivole, lorsqu’il s’agit de sagesse et de bonnes mœurs. Je ne connais d’inégalité déshonorante que celle qui vient du caractère ou de l’éducation. À quelque état que parvienne un homme imbu de maximes basses, il est toujours honteux de s’allier à lui ; mais un homme élevé dans des sentiments d’honneur est l’égal de tout le monde ; il n’y a point de rang où il ne soit à sa place. Tu sais quel était l’avis de ton père même, quand il fut question de moi pour notre ami. Sa famille est honnête quoique obscure ; il jouit de l’estime publique, il la mérite. Avec cela, fût-il le dernier des hommes, encore ne faudrait-il pas balancer ; car il vaut mieux déroger à la noblesse qu’à la vertu, et la femme d’un charbonnier est plus respectable que la maîtresse d’un prince.

J’entrevois bien encore une autre espèce d’embarras dans la nécessité de te déclarer la première ; car, comme tu dois le sentir, pour qu’il ose aspirer à toi, il faut que tu le lui permettes ; et c’est un des justes retours de l’inégalité, qu’elle coûte souvent au plus élevé des avances mortifiantes. Quant à cette difficulté, je te la pardonne ; et j’avoue même qu’elle me paraîtrait fort grave si je ne prenais soin de la lever. J’espère que tu comptes assez sur ton amie pour croire que ce sera sans te compromettre : de mon côté, je compte assez sur le succès pour m’en charger avec confiance ; car, quoi que vous m’ayez dit autrefois tous deux sur la difficulté de transformer une amie en maîtresse, si je connais bien un cœur dans lequel j’ai trop appris à lire, je ne crois pas qu’en cette occasion l’entreprise exige une grande habileté de ma part. Je te propose donc de me laisser charger de cette négociation, afin que tu puisses te livrer au plaisir que te fera son retour, sans mystère, sans regret, sans danger, sans honte. Ah ! cousine, quel charme pour moi de réunir à jamais deux cœurs si bien faits l’un pour l’autre et qui se confondent depuis si longtemps dans le mien ! Qu’ils s’y confondent mieux encore s’il est possible ; ne soyez plus qu’un pour vous et pour moi. Oui, ma Claire, tu serviras encore ton amie en couronnant ton amour ; et j’en serai plus sûre de mes propres sentiments, quand je ne pourrai plus les distinguer entre vous.

Que si, malgré mes raisons, ce projet ne te convient pas, mon avis est qu’à quelque prix que ce soit nous écartions de nous cet homme dangereux, toujours redoutable à l’une ou à l’autre ; car, quoi qu’il arrive, l’éducation de nos enfants nous importe encore moins que la vertu de leurs mères. Je te laisse le temps de réfléchir sur tout ceci durant ton voyage : nous en parlerons après ton retour.

Je prends le parti de t’envoyer cette lettre en droiture à Genève, parce que tu n’as dû coucher qu’une nuit à Lausanne, et qu’elle ne t’y trouverait plus. Apporte-moi bien des détails de la petite république. Sur tout le bien qu’on dit de cette ville charmante, je t’estimerais heureuse de l’aller voir, si je pouvais faire cas des plaisirs qu’on achète aux dépens de ses amis. Je n’ai jamais aimé le luxe, et je le hais maintenant de t’avoir ôtée à moi pour je ne sais combien d’années. Mon enfant, nous n’allâmes ni l’une ni l’autre faire nos emplettes de noce à Genève ; mais, quelque mérite que puisse avoir ton frère, je doute que ta belle-sœur soit plus heureuse avec sa dentelle de Flandre et ses étoffes des Indes que nous dans notre simplicité. Je te charge pourtant, malgré ma rancune, de l’engager à venir faire la noce à Clarens. Mon père écrit au tien, et mon mari à la mère de l’épouse, pour les en prier. Voilà les lettres, donne-les et soutiens l’invitation de ton crédit renaissant : c’est tout ce que je puis faire pour que la fête ne se fasse pas sans moi ; car je te déclare qu’à quelque prix que ce soit je ne veux pas quitter ma famille. Adieu, cousine : un mot de tes nouvelles, et que je sache au moins quand je dois t’attendre. Voici le deuxième jour depuis ton départ et je ne sais plus vivre si longtemps sans toi.

P. S. Tandis que j’achevais cette lettre interrompue, mademoiselle Henriette se donnait les airs d’écrire aussi de son côté. Comme je veux que les enfants disent toujours ce qu’ils pensent et non ce qu’on leur fait dire, j’ai laissé la petite curieuse écrire tout ce qu’elle a voulu sans y changer un seul mot. Troisième lettre ajoutée à la mienne. Je me doute bien que ce n’est pas encore celle que tu cherchais du coin de l’œil en furetant ce paquet. Pour celle-là, dispense-toi de l’y chercher plus longtemps, car tu ne la trouveras pas. Elle est adressée à Clarens ; c’est à Clarens qu’elle doit être lue : arrange-toi là-dessus.