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CINQUIÈME PARTIE.

LETTRE XIV.

Julie ou la Nouvelle Héloïse, Jean-Jacques Rousseau (1761)·Texte intégral, lettre 150 sur 162·Livre complet →

D’HENRIETTE À SA MÈRE.

Où êtes-vous donc, Maman ? On dit que vous êtes à Genève et que c’est si loin, si loin, qu’il faudrait marcher deux jours tout le jour pour vous atteindre : voulez-vous donc faire aussi le tour du monde ? Mon petit papa est parti ce matin pour Étange ; mon petit grand-papa est à la chasse ; ma petite maman vient de s’enfermer pour écrire ; il ne reste que ma mie Pernette et ma mie Fanchon. Mon Dieu ! je ne sais plus comment tout va ; mais depuis le départ de notre bon ami, tout le monde s’éparpille. Maman, vous avez commencé la première. On s’ennuyait déjà bien quand vous n’aviez plus personne à faire endêver. Oh ! c’est encore pis depuis que vous êtes partie ; car la petite maman n’est pas non plus de si bonne humeur que quand vous y êtes. Maman, mon petit mali se porte bien ; mais il ne vous aime plus, parce que vous ne l’avez pas fait sauter hier comme à l’ordinaire. Moi, je crois que je vous aimerais encore un peu si vous reveniez bien vite, afin qu’on ne s’ennuyât pas tant. Si vous voulez m’apaiser tout-à-fait, apportez à mon petit mali quelque chose qui lui fasse plaisir. Pour l’apaiser, lui, vous aurez bien l’esprit de trouver aussi ce qu’il faut faire. Ah ! mon Dieu ! si notre bon ami était ici, comme il l’aurait déjà deviné ! mon bel éventail est tout brisé ; mon ajustement bleu n’est plus qu’un chiffon ; ma pièce de blonde est en loques ; mes mitaines à jouer ne valent plus rien. Bonjour, maman ; il faut finir ma lettre, car la petite maman vient de finir la sienne et sort de son cabinet. Je crois qu’elle a les yeux rouges, mais je n’ose le lui dire ; mais en lisant ceci elle verra bien que je l’ai vu. Ma bonne maman, que vous êtes méchante, si vous faites pleurer ma petite maman !

P. S. J’embrasse mon grand-papa, j’embrasse mes oncles, j’embrasse ma nouvelle tante et sa maman ; j’embrasse tout le monde excepté vous. Maman, vous m’entendez bien ; je n’ai pas pour vous de si longs bras.

Fin de la cinquième partie.