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PREMIÈRE PARTIE.

LETTRE LIV.

Julie ou la Nouvelle Héloïse, Jean-Jacques Rousseau (1761)·Texte intégral, lettre 55 sur 162·Livre complet →

À JULIE.

J’arrive plein d’une émotion qui s’accroît en entrant dans cet asile. Julie ! me voici dans ton cabinet, me voici dans le sanctuaire de tout ce que mon cœur adore. Le flambeau de l’amour guidait mes pas, et j’ai passé sans être aperçu. Lieu charmant, lieu fortuné, qui jadis vit tant réprimer de regards tendres, tant étouffer de soupirs brûlants ; toi qui vis naître et nourrir mes premiers feux, pour la seconde fois tu les verras couronner ; témoin de ma constance immortelle, sois le témoin de mon bonheur, et voile à jamais les plaisirs du plus fidèle et du plus heureux des hommes.

Que ce mystérieux séjour est charmant ! Tout y flatte et nourrit l’ardeur qui me dévore. Ô Julie ! il est plein de toi, et la flamme de mes désirs s’y répand sur tous tes vestiges. Oui, tous mes sens y sont enivrés à la fois. Je ne sais quel parfum presque insensible, plus doux que la rose et plus léger que l’iris, s’exhale ici de toutes parts : j’y crois entendre le son flatteur de ta voix. Toutes les parties de ton habillement éparses présentent à mon ardente imagination celles de toi-même, qu’elles recèlent. Cette coiffure légère que parent de grands cheveux blonds qu’elle feint de couvrir ; cet heureux fichu contre lequel une fois au moins je n’aurai point à murmurer ; ce déshabillé élégant et simple qui marque si bien le goût de celle qui le porte ; ces mules si mignonnes qu’un pied souple remplit sans peine ; ce corps si délié qui touche et embrasse… Quelle taille enchanteresse !… au-devant deux légers contours… Ô spectacle de volupté !… la baleine a cédé à la force de l’impression… Empreintes délicieuses, que je vous baise mille fois ! Dieux ! dieux ! que sera-ce quand… Ah ! je crois déjà sentir ce tendre cœur battre sous une heureuse main ! Julie ! ma charmante Julie ! je te vois, je te sens partout, je te respire avec l’air que tu as respiré ; tu pénètres toute ma substance. Que ton séjour est brûlant et douloureux pour moi ! il est terrible à mon impatience. Oh ! viens, vole, ou je suis perdu !

Quel bonheur d’avoir trouvé de l’encre et du papier ! J’exprime ce que je sens pour en tempérer l’excès, je donne le change à mes transports en les décrivant.

Il me semble entendre du bruit : serait-ce ton barbare père ? Je ne crois pas être lâche… Mais qu’en ce moment la mort me serait horrible ! mon désespoir serait égal à l’ardeur qui me consume. Ciel, je te demande encore une heure de vie ; et j’abandonne le reste de mon être à ta rigueur. Ô désirs ! ô crainte ! ô palpitations cruelles !… On ouvre !… on entre !… c’est elle ! c’est elle ! je l’entrevois, je l’ai vue ; j’entends refermer la porte. Mon cœur, mon faible cœur, tu succombes à tant d’agitations. Ah ! cherche des forces pour supporter la félicité qui t’accable !