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PREMIÈRE PARTIE.

LETTRE LIII.

Julie ou la Nouvelle Héloïse, Jean-Jacques Rousseau (1761)·Texte intégral, lettre 54 sur 162·Livre complet →

DE JULIE.

Ainsi tout déconcerte nos projets, tout trompe notre attente, tout trahit des feux que le ciel eût dû couronner ! Vils jouets d’une aveugle fortune, tristes victimes d’un moqueur espoir, toucherons-nous sans cesse au plaisir qui fuit, sans jamais l’atteindre ? Cette noce ! trop vainement désirée devait se faire à Clarens ; le mauvais temps nous contrarie, il faut la faire à la ville. Nous devions nous y ménager une entrevue ; tous deux obsédés d’importuns, nous ne pouvons leur échapper en même temps, et le moment où l’un des deux se dérobe est celui où il est impossible à l’autre de le joindre ! Enfin un favorable instant se présente ; la plus cruelle des mères vient nous l’arracher ; et peu s’en faut que cet instant ne soit celui de la perte de deux infortunés qu’il devait rendre heureux ! Loin de rebuter mon courage, tant d’obstacles l’ont irrité ; je ne sais quelle nouvelle force m’anime, mais je me sens une hardiesse que je n’eus jamais ; et, si tu l’oses partager, ce soir, ce soir même peut acquitter mes promesses, et payer d’une seule fois toutes les dettes de l’amour.

Consulte-toi bien, mon ami, et vois jusqu’à quel point il t’est doux de vivre ; car l’expédient que je te propose peut nous mener tous deux à la mort : si tu la crains, n’achève point cette lettre ; mais si la pointe d’une épée n’effraye pas plus aujourd’hui ton cœur que ne l’effrayaient jadis les gouffres de Meillerie, le mien court le même risque et n’a pas balancé. Écoute.

Babi, qui couche ordinairement dans ma chambre, est malade depuis trois jours ; et, quoique je voulusse absolument la soigner, on l’a transportée ailleurs malgré moi : mais, comme elle est mieux, peut-être elle reviendra dès demain. Le lieu où l’on mange est loin de l’escalier qui conduit à l’appartement de ma mère et au mien ; à l’heure du souper toute la maison est déserte hors la cuisine et la salle à manger. Enfin la nuit dans cette saison est déjà obscure à la même heure ; son voile peut dérober aisément dans la rue les passants aux spectateurs, et tu sais parfaitement les êtres de la maison.

Ceci suffit pour me faire entendre. Viens cette après-midi chez ma Fanchon, je t’expliquerai le reste et te donnerai les instructions nécessaires : que si je ne le puis, je les laisserai par écrit à l’ancien entrepôt de nos lettres, où, comme je t’en ai prévenu, tu trouveras déjà celle-ci : car le sujet en est trop important pour l’oser confier à personne.

Oh ! comme je vois à présent palpiter ton cœur ! Comme j’y lis tes transports, et comme je les partage ! Non, mon doux ami, non, nous ne quitterons point cette courte vie sans avoir un instant goûté le bonheur : mais songe pourtant que cet instant est environné des horreurs de la mort ; que l’abord est sujet à mille hasards, le séjour dangereux, la retraite d’un péril extrême ; que nous sommes perdus si nous sommes découverts, et qu’il faut que tout nous favorise pour pouvoir éviter de l’être. Ne nous abusons point ; je connais trop mon père pour douter que je ne te visse à l’instant percer le cœur de sa main, si même il ne commençait par moi ; car sûrement je ne serais pas plus épargnée : et crois-tu que je t’exposerais à ce risque si je n’étais sûre de le partager ?

Pense encore qu’il n’est point question de te fier à ton courage ; il n’y faut point songer ; et je te défends même expressément d’apporter aucune arme pour ta défense, pas même ton épée : aussi bien te serait-elle parfaitement inutile ; car, si nous sommes surpris, mon dessein est de me précipiter dans tes bras, de t’enlacer fortement dans les miens, et de recevoir ainsi le coup mortel pour n’avoir plus à me séparer de toi, plus heureuse à ma mort que je ne le fus de ma vie.

J’espère qu’un sort plus doux nous est réservé ; je sens au moins qu’il nous est dû ; et la fortune se lassera de nous être injuste. Viens donc, âme de mon cœur, vie de ma vie, viens te réunir à toi-même ; viens sous les auspices du tendre amour recevoir le prix de ton obéissance et de tes sacrifices ; viens avouer, même au sein des plaisirs, que c’est de l’union des cœurs qu’ils tirent leur plus grand charme.