PREMIÈRE PARTIE.
LETTRE LIX.
Julie ou la Nouvelle Héloïse, Jean-Jacques Rousseau (1761)·Texte intégral, lettre 60 sur 162·Livre complet →
DE M. D’ORBE À JULIE.
Je me hâte, mademoiselle, selon vos ordres, de vous rendre compte de la commission dont vous m’avez chargé. Je viens de chez mylord Édouard, que j’ai trouvé souffrant encore de son entorse, et ne pouvant marcher dans sa chambre qu’à l’aide d’un bâton. Je lui ai remis votre lettre, qu’il a ouverte avec empressement ; il m’a paru ému en la lisant : il a rêvé quelque temps ; puis il l’a relue une seconde fois avec une agitation plus sensible. Voici ce qu’il m’a dit en la finissant : Vous savez, monsieur, que les affaires d’honneur ont leurs règles dont on ne peut se départir : vous avez vu ce qui s’est passé dans celle-ci ; il faut qu’elle soit vidée régulièrement. Prenez deux amis, et donnez-vous la peine de venir ici demain matin avec eux ; vous saurez alors ma résolution. Je lui ai représenté que l’affaire s’étant passée entre nous, il serait mieux qu’elle se terminât de même. Je sais ce qui convient, m’a-t-il dit brusquement, et ferai ce qu’il faut. Amenez vos deux amis, ou je n’ai plus rien à vous dire. Je suis sorti là-dessus, cherchant inutilement dans ma tête quel peut être son bizarre dessein. Quoi qu’il en soit, j’aurai l’honneur de vous voir ce soir, et j’exécuterai demain ce que vous me prescrirez. Si vous trouvez à propos que j’aille au rendez-vous avec mon cortège, je le composerai de gens dont je sois sûr à tout événement.