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PREMIÈRE PARTIE.

LETTRE LX.

Julie ou la Nouvelle Héloïse, Jean-Jacques Rousseau (1761)·Texte intégral, lettre 61 sur 162·Livre complet →

À JULIE.

Calme tes alarmes, tendre et chère Julie ; et, sur le récit de ce qui vient de se passer, connais et partage les sentiments que j’éprouve.

J’étais si rempli d’indignation quand je reçus ta lettre, qu’à peine pus-je la lire avec l’attention qu’elle méritait. J’avais beau ne la pouvoir réfuter, l’aveugle colère était la plus forte. Tu peux avoir raison, disais-je en moi-même, mais ne me parle jamais de te laisser avilir. Dussé-je te perdre et mourir coupable, je ne souffrirai point qu’on manque au respect qui t’est dû et, tant qu’il me restera un souffle de vie, tu seras honorée de tout ce qui t’approche comme tu l’es de mon cœur. Je ne balançai pas pourtant sur les huit jours que tu me demandais ; l’accident de mylord Édouard et mon vœu d’obéissance concouraient à rendre ce délai nécessaire. Résolu, selon tes ordres, d’employer cet intervalle à méditer sur le sujet de ta lettre, je m’occupais sans cesse à la relire et à y réfléchir, non pour changer de sentiment, mais pour justifier le mien.

J’avais repris ce matin cette lettre, trop sage et trop judicieuse à mon gré, et je la relisais avec inquiétude, quand on a frappé à la porte de ma chambre. Un moment après j’ai vu entrer mylord Édouard sans épée, appuyé sur une canne ; trois personnes le suivaient, parmi lesquelles j’ai reconnu M. d’Orbe. Surpris de cette visite imprévue, j’attendais en silence ce qu’elle devait produire, quand Édouard m’a prié de lui donner un moment d’audience, et de le laisser agir et parler sans l’interrompre. Je vous en demande, a-t-il dit, votre parole ; la présence de ces messieurs, qui sont de vos amis, doit vous répondre que vous ne l’engagez pas indiscrètement. Je l’ai promis sans balancer. À peine avais-je achevé que j’ai vu, avec l’étonnement que tu peux concevoir, mylord Édouard à genoux devant moi. Surpris d’une si étrange attitude, j’ai voulu sur-lechamp le relever ; mais, après m’avoir rappelé ma promesse, il m’a parlé dans ces termes :

« Je viens, monsieur, rétracter hautement les discours injurieux que l’ivresse m’a fait tenir en votre présence : leur injustice les rend plus offensants pour moi que pour vous, et je m’en dois l’authentique désaveu. Je me soumets à toute la punition que vous voudrez m’imposer, et je ne croirai mon honneur rétabli que quand ma faute sera réparée. À quelque prix que ce soit, accordez-moi le pardon que je vous demande, et me rendez votre amitié. »

Mylord, lui ai-je dit aussitôt, je reconnais maintenant votre âme grande et généreuse ; et je sais bien distinguer en vous les discours que le cœur dicte de ceux que vous tenez quand vous n’êtes pas à vous-même ; qu’ils soient à jamais oubliés. À l’instant, je l’ai soutenu en se relevant, et nous nous sommes embrassés. Après cela mylord se tournant vers les spectateurs leur a dit : Messieurs, je vous remercie de votre complaisance. De braves gens comme vous, a-t-il ajouté d’un air fier et d’un ton animé, sentent que celui qui répare ainsi ses torts n’en sait endurer de personne. Vous pouvez publier ce que vous avez vu. Ensuite il nous a tous quatre invités à souper pour ce soir, et ces messieurs sont sortis.

À peine avons-nous été seuls qu’il est revenu m’embrasser d’une manière plus tendre et plus amicale puis, me prenant la main et s’asseyant à côté de moi : Heureux mortel ! s’est-il écrié, jouissez d’un bonheur dont vous êtes digne. Le cœur de Julie est à vous ; puissiez-vous tous deux… Que dites-vous, mylord ? ai-je interrompu ; perdez-vous le sens ? Non, m’a-t-il dit en souriant. Mais peu s’en est fallu que je ne le perdisse, et c’en était fait de moi peut-être si celle qui m’ôtait la raison ne me l’eût rendue. Alors il m’a remis une lettre que j’ai été surpris de voir écrite d’une main qui n’en écrivit jamais à d’autre homme qu’à moi. Quels mouvements j’ai sentis à sa lecture. Je voyais une amante incomparable vouloir se perdre pour me sauver, et je reconnaissais Julie. Mais quand je suis parvenu à cet endroit où elle jure de ne pas survivre au plus fortuné des hommes, j’ai frémi des dangers que j’avais courus, j’ai murmuré d’être trop aimé, et mes terreurs m’ont fait sentir que tu n’es qu’une mortelle. Ah ! rends-moi le courage dont tu me prives ; j’en avais pour braver la mort qui ne menaçait que moi seul, je n’en ai point pour mourir tout entier.

Tandis que mon âme se livrait à ces réflexions amères, Édouard me tenait des discours, auxquels j’ai donné d’abord peu d’attention : cependant il me l’a rendue à force de me parler de toi ; car ce qu’il m’en disait plaisait à mon cœur et n’excitait plus ma jalousie. Il m’a paru pénétré de regret d’avoir troublé nos feux et ton repos. Tu es ce qu’il honore le plus au monde ; et, n’osant te porter les excuses qu’il m’a faites, il m’a prié de les recevoir en ton nom, et de te les faire agréer. Je vous ai regardé, m’a-t-il dit, comme son représentant, et n’ai pu trop m’humilier devant ce qu’elle aime, ne pouvant, sans la compromettre, m’adresser à sa personne, ni même la nommer. Il avoue avoir conçu pour toi les sentiments dont on ne peut se défendre en te voyant avec trop de soin mais c’était une tendre admiration plutôt que de l’amour. Ils ne lui ont jamais inspiré ni prétention ni espoir ; il les a tous sacrifiés aux nôtres à l’instant qu’ils lui ont été connus, et le mauvais propos qui lui est échappé était l’effet du punch et non de la jalousie. Il traite l’amour en philosophe qui croit son âme au-dessus des passions pour moi, je suis trompé s’il n’en a déjà ressenti quelqu’une qui ne permet plus à d’autre de germer profondément. Il prend l’épuisement du cœur pour l’effort de la raison, et je sais bien qu’aimer Julie et renoncer à elle n’est pas une vertu d’homme.

Il a désiré de savoir en détail l’histoire de nos amours et les causes qui s’opposent au bonheur de ton ami ; j’ai cru qu’après ta lettre une demi-confidence était dangereuse et hors de propos ; je l’ai faite entière, et il m’a écouté avec une attention qui m’attestait sa sincérité. J’ai vu plus d’une fois ses yeux humides et son âme attendrie ; je remarquais surtout l’impression puissante que tous les triomphes de la vertu faisaient sur son âme, et je crois avoir acquis à Claude Anet un nouveau protecteur qui ne sera pas moins zélé que ton père. Il n’y a, m’a-t-il dit, ni incidents ni aventures dans ce que vous m’avez raconté, et les catastrophes d’un roman m’attacheraient beaucoup moins ; tant les sentiments suppléent aux situations, et les procédés honnêtes aux actions éclatantes ! Vos deux âmes sont si extraordinaires, qu’on n’en peut juger sur les règles communes. Le bonheur n’est pour vous ni sur la même route ni de la même espèce que celui des autres hommes : ils ne cherchent que la puissance et les regards d’autrui, il ne vous faut que la tendresse et la paix. Il s’est joint à votre amour une émulation de vertu qui vous élève et vous vaudriez moins l’un et l’autre si vous ne vous étiez point aimés. L’amour passera, ose-t-il ajouter (pardonnons-lui ce blasphème prononcé dans l’ignorance de son cœur) ; l’amour passera, dit-il, et les vertus resteront. Ah ! puissent-elles durer autant que lui, ma Julie ! le ciel n’en demandera pas davantage.

Enfin je vois que la dureté philosophique et nationale n’altère point dans cet honnête Anglais l’humanité naturelle, et qu’il s’intéresse véritablement à nos peines. Si le crédit et la richesse nous pouvaient être utiles, je crois que nous aurions lieu de compter sur lui. Mais, hélas de quoi servent la puissance et l’argent pour rendre les cœurs heureux ?

Cet entretien, durant lequel nous ne comptions pas les heures, nous a menés jusqu’à celle du dîné. J’ai fait apporter un poulet, et après le dîné nous avons continué de causer. Il m’a parlé de sa démarche de ce matin, et je n’ai pu m’empêcher de témoigner quelque surprise d’un procédé si authentique et si peu mesuré mais, outre la raison qu’il m’en avait déjà donnée, il a ajouté qu’une demi-satisfaction était indigne d’un homme de courage ; qu’il la fallait complète ou nulle, de peur qu’on ne s’avilît sans rien réparer, et qu’on ne fît attribuer à la crainte une démarche faite à contre-cœur et de mauvaise grâce. D’ailleurs, a-t-il ajouté, ma réputation est faite, je puis être juste sans soupçon de lâcheté mais vous, qui êtes jeune et débutez dans le monde, il faut que vous sortiez si net de la première affaire, qu’elle ne tente personne de vous en susciter une seconde. Tout est plein de ces poltrons adroits qui cherchent, comme on dit, à tâter leur homme, c’est-à-dire à découvrir quelqu’un qui soit encore plus poltron qu’eux, et aux dépens duquel ils puissent se faire valoir. Je veux éviter à un homme d’honneur comme vous la nécessité de châtier sans gloire un de ces gens-là ; et j’aime mieux, s’ils ont besoin de leçon, qu’ils la reçoivent de moi que de vous car une affaire de plus n’ôte rien à celui qui en a déjà eu plusieurs ; mais en avoir une est toujours une sorte de tache, et l’amant de Julie en doit être exempt.

Voilà l’abrégé de ma longue conversation avec mylord Édouard. J’ai cru nécessaire de t’en rendre compte afin que tu me prescrives la manière dont je dois me comporter avec lui.

Maintenant, que tu dois être tranquillisée, chasse, je t’en conjure, les idées funestes qui t’occupent depuis quelques jours. Songe aux ménagements qu’exige l’incertitude de ton état actuel. Oh ! si bientôt tu pouvais tripler mon être ! si bientôt un gage adoré… Espoir déjà trop déçu, viendrais-tu m’abuser encore ?... Ô désirs ! ô crainte, ô perplexités ! Charmante amie de mon cœur, vivons pour nous aimer, et que le ciel dispose du reste.

P.S. J’oubliais de te dire que mylord m’a remis ta lettre, et que je n’ai point fait difficulté de la recevoir, ne jugeant pas qu’un pareil dépôt doive rester entre les mains d’un tiers. Je te la rendrai à notre première entrevue ; car, quant à moi, je n’en ai plus à faire ; elle est trop bien écrite au fond de mon cœur pour que jamais j’aie besoin de la relire.