PREMIÈRE PARTIE.
LETTRE LVI.
Julie ou la Nouvelle Héloïse, Jean-Jacques Rousseau (1761)·Texte intégral, lettre 57 sur 162·Livre complet →
DE CLAIRE À JULIE.
J’ai, ma chère cousine, à te donner un avis qui t’importe. Hier au soir ton ami eut avec mylord Édouard un démêlé qui peut devenir sérieux. Voici ce que m’en a dit M. d’Orbe, qui était présent, et qui, inquiet des suites de cette affaire, est venu ce matin m’en rendre compte.
Ils avaient tous deux soupé chez mylord et après une heure ou deux de musique, ils se mirent à causer et à boire du punch. Ton ami n’en but qu’un seul verre mêlé d’eau ; les deux autres ne furent pas si sobres et quoique M. d’Orbe ne convienne pas de s’être enivré, je me réserve lui en dire mon avis dans un autre temps. La conversation tomba naturellement sur ton compte ; car tu n’ignores pas que mylord n’aime à parler que de toi. Ton ami, à qui ces confidences déplaisent, les reçut avec si peu d’aménité, qu’enfin Édouard, échauffé de punch, et piqué de cette sécheresse, osa dire, en se plaignant de ta froideur, qu’elle n’était pas si générale qu’on pourrait croire, et que tel qui n’en disait mot n’était pas si mal traité que lui. À l’instant ton ami, dont tu connais la vivacité, releva ce discours avec un emportement insultant, qui lui attira un démenti, et ils sautèrent à leurs épées. Bomston, à demi ivre, se donna en courant une entorse qui le força de s’asseoir. Sa jambe enfla sur-le-champ, et cela calma la querelle mieux que tous les soins que M. d’Orbe s’était donnés. Mais comme il était attentif à ce qui se passait, il vit ton ami s’approcher, en sortant, de l’oreille de mylord Édouard, et il entendit qu’il lui disait à demi-voix : Sitôt que vous serez en état de sortir, faites-moi donner de vos nouvelles, ou j’aurai soin de m’en informer. N’en prenez pas la peine, lui dit Édouard avec un souris moqueur, vous en aurez assez tôt. Nous verrons reprit froidement ton ami, et il sortit. M. d’Orbe, en te remettant cette lettre, t’expliquera le tout plus en détail. C’est à ta prudence à te suggérer des moyens d’étouffer cette fâcheuse affaire, ou à me prescrire de mon côté ce que je dois faire pour y contribuer. En attendant, le porteur est à tes ordres, il fera tout ce que tu lui commanderas, et tu peux compter sur le secret.
Tu te perds, ma chère ; il faut que mon amitié te le dise ; l’engagement où tu vis ne peut rester longtemps caché dans une petite ville comme celle-ci et c’est un miracle de bonheur que, depuis plus de deux ans qu’il a commencé, tu ne sois pas encore le sujet des discours publics. Tu le vas devenir si tu n’y prends garde ; tu le serais déjà, si tu étais moins aimée ; mais il y a une répugnance si générale à mal parler de toi, que c’est un mauvais moyen de se faire fête et un très sûr de se faire haïr. Cependant tout a son terme ; je tremble que celui du mystère ne soit venu pour ton amour, et il y a grande apparence que les soupçons de mylord Édouard lui viennent de quelques mauvais propos qu’il peut avoir entendus. Songes-y bien, ma chère enfant. Le guet dit, il y a quelque temps, avoir vu sortir de chez toi ton ami à cinq heures du matin. Heureusement celui-ci sut des premiers ce discours : il courut chez cet homme et trouva le secret de le faire taire ; mais qu’est-ce qu’un pareil silence, sinon le moyen d’accréditer des bruits sourdement répandus ? La défiance de ta mère augmente aussi de jour en jour ; tu sais combien de fois elle te l’a fait entendre : elle m’en a parlé à mon tour d’une manière assez dure ; et si elle ne craignait la violence de ton père, il ne faut pas douter qu’elle ne lui en eût déjà parlé à lui-même ; mais elle l’ose d’autant moins qu’il lui donnera toujours le principal tort d’une connaissance qui te vient d’elle.
Je ne puis trop te le répéter, songe à toi tandis qu’il en est temps encore ; écarte ton ami avant qu’on en parle, préviens des soupçons naissants que son absence fera sûrement tomber : car enfin que peut-on croire qu’il fait ici ? Peut-être dans six semaines, dans un mois, sera-t-il trop tard. Si le moindre mot venait aux oreilles de ton père, tremble de ce qui résulterait de l’indignation d’un vieux militaire entêté de l’honneur de sa maison, et de la pétulance d’un jeune homme emporté qui ne sait rien endurer. Mais il faut commencer par vider, de manière ou d’autre, l’affaire de mylord Édouard car tu ne ferais qu’irriter ton ami, et t’attirer un juste refus, si tu lui parlais d’éloignement avant qu’elle fût terminée.