PREMIÈRE PARTIE.
LETTRE LVII.
Julie ou la Nouvelle Héloïse, Jean-Jacques Rousseau (1761)·Texte intégral, lettre 58 sur 162·Livre complet →
DE JULIE.
Mon ami, je me suis instruite avec soin de ce qui s’est passé entre vous et mylord Édouard ; c’est sur l’exacte connaissance des faits que votre amie veut examiner avec vous comment vous devez vous conduire dans cette occasion, d’après les sentiments que vous professez, et dont je suppose que vous ne faites pas une vaine et fausse parade.
Je ne m’informe point si vous êtes versé dans l’art de l’escrime, ni si vous vous sentez en état de tenir tête à un homme qui a dans l’Europe la réputation de manier supérieurement les armes, et qui, s’étant battu cinq ou six fois en sa vie, a toujours tué, blessé ou désarmé son homme : je comprends que, dans le cas où vous êtes, on ne consulte pas son habileté, mais son courage, et que la bonne manière de se venger d’un brave qui vous insulte est de faire qu’il vous tue ; passons sur une maxime si judicieuse. Vous me direz que votre honneur et le mien vous sont plus chers que la vie ; voilà donc le principe sur lequel il faut raisonner.
Commençons par ce qui vous regarde. Pourriez-vous jamais me dire en quoi vous êtes personnellement offensé dans un discours où c’est de moi seule qu’il s’agissait ? Si vous deviez, en cette occasion, prendre fait et cause pour moi, c’est ce que nous verrons tout à l’heure : en attendant, vous ne sauriez disconvenir que la querelle ne soit parfaitement étrangère à votre honneur particulier, à moins que vous ne preniez pour un affront le soupçon d’être aimé de moi. Vous avez été insulté, je l’avoue, mais après avoir commencé vous-même par une insulte atroce ; et moi, dont la famille est pleine de militaires, et qui ai tant ouï débattre ces horribles questions, je n’ignore pas qu’un outrage en réponse à un autre ne l’efface point, et que le premier qu’on insulte demeure le seul offensé : c’est le même cas d’un combat imprévu, où l’agresseur est le seul criminel, et où celui qui tue ou blesse en se défendant n’est point coupable de meurtre.
Venons maintenant à moi. Accordons que j’étais outragée par le discours de mylord Édouard, quoiqu’il ne fit que me rendre justice : savez-vous ce que vous faites en me défendant avec tant de chaleur et d’indiscrétion ? vous aggravez son outrage, vous prouvez qu’il avait raison, vous sacrifiez mon honneur à un faux point d’honneur, vous diffamez votre maîtresse pour gagner tout au plus la réputation d’un bon spadassin. Montrez-moi, de grâce, quel rapport il y a entre votre manière de me justifier et ma justification réelle. Pensez-vous que prendre ma cause avec tant d’ardeur soit une grande preuve qu’il n’y a point de liaison entre nous, et qu’il suffise de faire voir que vous êtes brave pour montrer que vous n’êtes pas mon amant ? Soyez sûr que tous les propos de mylord Édouard me font moins de tort que votre conduite ; c’est vous seul qui vous chargez, par cet éclat, de les publier et de les confirmer. Il pourra bien, quant à lui, éviter votre épée dans le combat, mais jamais ma réputation ni mes jours peut-être n’éviteront le coup mortel que vous leur portez.
Voilà des raisons trop solides pour que vous ayez rien qui le puisse être à y répliquer : mais vous combattrez, je le prévois, la raison par l’usage ; vous me direz qu’il est des fatalités qui nous entraînent malgré nous que, dans quelque cas que ce soit, un démenti ne se souffre jamais, et que, quand une affaire a pris un certain tour, on ne peut plus éviter de se battre ou de se déshonorer. Voyons encore.
– Vous souvient-il d’une distinction que vous me fîtes autrefois, dans une occasion importante, entre l’honneur réel et l’honneur apparent ? Dans laquelle des deux classes mettronsnous celui dont il s’agit aujourd’hui ? Pour moi, je ne vois pas comment cela peut même faire une question. Qu’y a-t-il de commun entre la gloire d’égorger un homme et le témoignage d’une âme droite ? et quelle prise peut avoir la vaine opinion d’autrui sur l’honneur véritable dont toutes les racines sont au fond du cœur ? Quoi ! les vertus qu’on a réellement périssentelles sous les mensonges d’un calomniateur ? les injures d’un homme ivre prouvent-elles qu’on les mérite ? et l’honneur du sage serait-il à la merci du premier brutal qu’il peut rencontrer ? Me direz-vous qu’un duel témoigne qu’on a du cœur, et que cela suffit pour effacer la honte ou le reproche de tous les autres vices ? Je vous demanderai quel honneur peut dicter une pareille décision, et quelle raison peut la justifier. À ce compte, un fripon n’a qu’à se battre pour cesser d’être un fripon ; les discours d’un menteur deviennent des vérités sitôt qu’ils sont soutenus à la pointe de l’épée ; et si l’on vous accusait d’avoir tué un homme, vous en iriez tuer un second pour prouver que cela n’est pas vrai. Ainsi, vertu, vice, honneur, infamie, vérité, mensonge, tout peut tirer son être de l’événement d’un combat ; une salle d’armes est le siège de toute justice ; il n’y a d’autre droit que la force, d’autre raison que le meurtre, toute la réparation due à ceux qu’on outrage est de les tuer, et toute offense est également bien lavée dans le sang de l’offenseur ou de l’offensé. Dites, si les loups savaient raisonner, auraient-ils d’autres maximes ? Jugez vous-même, par le cas où vous êtes, si j’exagère leur absurdité. De quoi s’agit-il ici pour vous ? D’un démenti reçu dans une occasion où vous mentiez en effet. Pensez-vous donc tuer la vérité avec celui que vous voulez punir de l’avoir dite ? Songez-vous qu’en vous soumettant au sort d’un duel vous appelez le ciel en témoignage d’une fausseté, et que vous osez dire à l’arbitre des combats : Viens soutenir la cause injuste, et faire triompher le mensonge ? Ce blasphème n’a-t-il rien qui vous épouvante ? Cette absurdité n’a-t-elle rien qui vous révolte ? Eh Dieu ! quel est ce misérable honneur qui ne craint pas le vice mais le reproche, et qui ne vous permet pas d’endurer d’un autre un démenti reçu d’avance de votre propre cœur ?
Vous, qui voulez qu’on profite pour soi de ses lectures, profitez donc des vôtres, et cherchez si l’on vit un seul appel sur la terre quand elle était couverte de héros. Les plus vaillants hommes de l’antiquité songèrent-ils jamais à venger leurs injures personnelles par des combats particuliers ? César envoyat-il un cartel à Caton, ou Pompée à César, pour tant d’affronts réciproques ? et le plus grand capitaine de la Grèce fut-il déshonoré pour s’être laissé menacer du bâton ? D’autres temps, d’autres mœurs, je le sais ; mais n’y en a-t-il que de bonnes ? et n’oserait-on s’enquérir si les mœurs d’un temps sont celles qu’exige le solide honneur ? Non, cet honneur n’est point variable ; il ne dépend ni des temps, ni des lieux, ni des préjugés ; ne peut ni passer, ni renaître ; il a sa source éternelle dans le cœur de l’homme juste et dans la règle inaltérable de ses devoirs. Si les peuples les plus éclairés, les plus braves, les plus vertueux de la terre, n’ont point connu le duel, je dis qu’il n’est pas une institution de l’honneur, mais une mode affreuse et barbare, digne de sa féroce origine. Reste à savoir si, quand il s’agit de sa vie ou de celle d’autrui, l’honnête homme se règle sur la mode, et s’il n’y a pas alors plus de vrai courage à la braver qu’à la suivre. Que ferait, à votre avis, celui qui s’y veut asservir, dans des lieux où règne un usage contraire ? à Messine ou à Naples, il irait attendre son homme au coin de la rue, et le poignarder par derrière. Cela s’appelle être brave en ce pays-là ; et l’honneur n’y consiste pas à se faire tuer par son ; ennemi, mais à le tuer lui-même.
Gardez-vous donc de confondre le nom sacré de l’honneur avec ce préjugé féroce qui met toutes les vertus à la pointe de l’épée, et n’est propre qu’à faire de braves scélérats. Que cette méthode puisse fournir, si l’on veut, un supplément à la probité partout où la probité règne, son supplément n’est-il pas inutile ? et que penser de celui qui s’expose à la mort pour s’exempter d’être honnête homme ? Ne voyez-vous pas que les crimes que la honte et l’honneur n’ont point empêchés sont couverts et multipliés par la fausse honte et la crainte du blâme ? C’est elle qui rend l’homme hypocrite et menteur ; c’est elle qui lui fait verser le sang d’un ami pour un mot indiscret qu’il devrait oublier, pour un reproche mérité qu’il ne peut souffrir ; c’est elle qui transforme en furie infernale une fille abusée et craintive ; c’est elle, ô Dieu puissant ! qui peut armer la main maternelle contre le tendre fruit… Je sens défaillir mon âme à cette idée horrible, et je rends grâces au moins à celui qui sonde les cœurs d’avoir éloigné du mien cet honneur affreux qui n’inspire que des forfaits et fait frémir la nature.
Rentrez donc en vous-même, et considérez s’il vous est permis d’attaquer de propos délibéré la vie d’un homme, et d’exposer la vôtre pour satisfaire une barbare et dangereuse fantaisie qui n’a nul fondement raisonnable, et si le triste souvenir du sang versé dans une pareille occasion peut cesser de crier vengeance au fond du cœur de celui qui l’a fait couler. Connaissez-vous aucun crime égal à l’homicide volontaire ? et si la base de toutes les vertus est l’humanité, que penserons-nous de l’homme sanguinaire et dépravé qui l’ose attaquer dans la vie de son semblable ? Souvenez-vous de ce que vous m’avez dit vous-même contre le service étranger. Avez-vous oublié que le citoyen doit sa vie à la patrie et n’a pas le droit d’en disposer sans le congé des lois, à plus forte raison contre leur défense ? Ô mon ami ! si vous aimez sincèrement la vertu, apprenez à la servir à sa mode, et non à la mode des hommes. Je veux qu’il en puisse résulter quelque inconvénient : ce mot de vertu n’est-il donc pour vous qu’un vain nom ? et ne serez-vous vertueux que quand il n’en coûtera rien de l’être ?
Mais quels sont au fond ces inconvénients ? Les murmures des gens oisifs, des méchants, qui cherchent à s’amuser des malheurs d’autrui, et voudraient avoir toujours quelque histoire nouvelle à raconter. Voilà vraiment un grand motif pour s’entrégorger ! si le philosophe et le sage se règlent dans les plus grandes affaires de la vie sur les discours insensés de la multitude, que sert tout cet appareil d’études, pour n’être au fond qu’un homme vulgaire ? Vous n’osez donc sacrifier le ressentiment au devoir, à l’estime, à l’amitié, de peur qu’on ne vous accuse de craindre la mort ? Pesez les choses, mon bon ami, et vous trouverez bien plus de lâcheté dans la crainte de ce reproche, que dans celle de la mort même. Le fanfaron, le poltron veut à toute force passer pour brave :
Ma verace valor, ben che negletto,
E di se stesso a se freggio assai chiaro38.
38.Mais la véritable valeur n’a pas besoin du témoignage d’autrui, et tire sa gloire d’elle-même.
Celui qui feint d’envisager la mort sans effroi ment. Tout homme craint de mourir, c’est la grande loi des êtres sensibles, sans laquelle toute espèce mortelle serait bientôt détruite. Cette crainte est un simple mouvement de la nature, non seulement indifférent, mais bon en lui-même et conforme à l’ordre tout ce qui la rend honteuse et blâmable, c’est qu’elle peut nous empêcher de bien faire et de remplir nos devoirs. Si la lâcheté n’était jamais un obstacle à la vertu, elle cesserait d’être un vice. Quiconque est plus attaché à sa vie qu’à son devoir ne saurait être solidement vertueux, j’en conviens. Mais expliquez-moi, vous qui vous piquez de raison, quelle espèce de mérite on peut trouver à braver la mort pour commettre un crime.
Quand il serait vrai qu’on se fait mépriser en refusant de se battre, quel mépris est le plus à craindre, celui des autres en faisant bien, ou le sien propre en faisant mal ? Croyez-moi, celui qui s’estime véritablement lui-même est peu sensible à l’injuste mépris d’autrui, et ne craint que d’en être digne ; car le bon et l’honnête ne dépendent point du jugement des hommes, mais de la nature des choses ; et quand toute la terre approuverait l’action que vous allez faire, elle n’en serait pas moins honteuse. Mais il est faux qu’à s’en abstenir par vertu l’on se fasse mépriser. L’homme droit, dont toute la vie est sans tache et qui ne donna jamais aucun signe de lâcheté, refusera de souiller sa main d’un homicide, et n’en sera que plus honoré. Toujours prêt à servir sa patrie, à protéger le faible, à remplir les devoirs les plus dangereux, et à défendre, en toute rencontre juste et honnête, ce qui lui est cher, au prix de son sang, il met dans ses démarches cette inébranlable fermeté qu’on n’a point sans le vrai courage. Dans la sécurité de sa conscience, il marche la tête levée, il ne fuit ni ne cherche son ennemi ; on voit aisément qu’il craint moins de mourir que de mal faire, et qu’il redoute le crime et non le péril. Si les vils préjugés s’élèvent un instant contre lui, tous les jours de son honorable vie sont autant de témoins qui les récusent, et, dans une conduite si bien liée, on juge d’une action sur toutes les autres.
Mais savez-vous ce qui rend cette modération si pénible à un homme ordinaire ? C’est la difficulté de la soutenir dignement ; c’est la nécessité de ne commettre ensuite aucune action blâmable : car si la crainte de mal faire ne le retient pas dans ce dernier cas, pourquoi l’aurait-elle retenu dans l’autre, où l’on peut supposer un motif plus naturel ? On voit bien alors que ce refus ne vient pas de vertu, mais de lâcheté, et l’on se moque avec raison d’un scrupule qui ne vient que dans le péril. N’avez-vous point remarqué que les hommes si ombrageux et si prompts à provoquer les autres sont, pour la plupart, de très malhonnêtes gens qui, de peur qu’on n’ose leur montrer ouvertement le mépris qu’on a pour eux, s’efforcent de couvrir de quelques affaires d’honneur l’infamie de leur vie entière ? Est-ce à vous d’imiter de tels hommes ? Mettons encore à part les militaires de profession qui vendent leur sang à prix d’argent ; qui, voulant conserver leur place, calculent par leur intérêt ce qu’ils doivent à leur honneur, et savent à un écu près ce que vaut leur vie. Mon ami, laissez battre tous ces gens-là. Rien n’est moins honorable que cet honneur dont ils font si grand bruit ; ce n’est qu’une mode insensée, une fausse imitation de vertu, qui sépare des plus grands crimes. L’honneur d’un homme comme vous n’est point au pouvoir d’un autre ; il est en lui-même, et non dans l’opinion du peuple ; il ne se défend ni par l’épée ni par le bouclier, mais par une vie intègre et irréprochable ; et ce combat vaut bien l’autre en fait de courage.
C’est par ces principes que vous devez concilier les éloges que j’ai donnés dans tous les temps à la véritable valeur avec le mépris que j’eus toujours pour les faux braves. J’aime les gens de cœur, et ne puis souffrir les lâches ; je romprais avec un amant poltron que la crainte ferait fuir le danger, et je pense comme toutes les femmes que le feu du courage anime celui de l’amour. Mais je veux que la valeur se montre dans les occasions légitimes, et qu’on ne se hâte pas d’en faire hors de propos une vaine parade, comme si l’on avait peur de ne la pas retrouver au besoin. Tel fait un effort et se présente une fois pour avoir droit de se cacher le reste de sa vie. Le vrai courage a plus de constance et moins d’empressement, il est toujours ce qu’il doit être ; il ne faut ni l’exciter ni le retenir ; l’homme de bien le porte partout avec lui, au combat contre l’ennemi, dans un cercle en faveur des absents et de la vérité, dans son lit contre les attaques de la douleur et de la mort. La force de l’âme qui l’inspire est d’usage dans tous les temps ; elle met toujours la vertu au-dessus des événements, et ne consiste pas à se battre, mais à ne rien craindre. Telle est, mon ami, la sorte de courage que j’ai souvent louée, et que j’aime à trouver en vous. Tout le reste n’est qu’étourderie, extravagance, férocité ; c’est une lâcheté de s’y soumettre ; et je ne méprise pas moins celui qui cherche un péril inutile que celui qui fuit un péril qu’il doit affronter.
Je vous ai fait voir, si je ne me trompe, que dans votre démêlé avec mylord Édouard votre honneur n’est point intéressé ; que vous compromettez le mien en recourant à la voie des armes ; que cette voie n’est ni juste, ni raisonnable, ni permise ; qu’elle ne peut s’accorder avec les sentiments dont vous faites profession ; qu’elle ne convient qu’à de malhonnêtes gens, qui font servir la bravoure de supplément aux vertus qu’ils n’ont pas ou aux officiers qui ne se battent point par honneur, mais par intérêt ; qu’il y a plus de vrai courage à la dédaigner qu’à la prendre ; que les inconvénients auxquels on s’expose en la rejetant sont inséparables de la pratique des vrais devoirs, et plus apparents que réels ; qu’enfin les hommes les plus prompts à y recourir sont toujours ceux dont la probité est le plus suspecte. D’où je conclus que vous ne sauriez en cette occasion ni faire ni accepter un appel sans renoncer en même temps à la raison, à la vertu, à l’honneur, et à moi. Retournez mes raisonnements comme il vous plaira, entassez de votre part sophisme sur sophisme ; il se trouvera toujours qu’un homme de courage n’est point un lâche, et qu’un homme de bien ne peut être un homme sans honneur. Or, je vous ai démontré, ce me semble, que l’homme de courage dédaigne le duel, et que l’homme de bien l’abhorre.
J’ai cru, mon ami, dans une matière aussi grave, devoir faire parler la raison seule, et vous présenter les choses exactement telles qu’elles sont. Si j’avais voulu les peindre telles que je les vois, et faire parler le sentiment et l’humanité, j’aurais pris un langage fort différent. Vous savez que mon père, dans sa jeunesse, eut le malheur de tuer un homme en duel : cet homme était son ami ; ils se battirent à regret, l’insensé point d’honneur les y contraignit. Le coup mortel qui priva l’un de la vie ôta pour jamais le repos à l’autre. Le triste remords n’a pu depuis ce temps sortir de son cœur ; souvent dans la solitude on l’entend pleurer et gémir ; il croit sentir encore le fer poussé par sa main cruelle entrer dans le cœur de son ami ; il voit dans l’ombre de la nuit son corps pâle et sanglant ; il contemple en frémissant la plaie mortelle ; il voudrait étancher le sang qui coule ; l’effroi le saisit, il s’écrie ; ce cadavre affreux ne cesse de le poursuivre. Depuis cinq ans qu’il a perdu le cher soutien de son nom et l’espoir de sa famille, il s’en reproche la mort comme un juste châtiment du ciel, qui vengea sur son fils unique le père infortuné qu’il priva du sien.
Je vous l’avoue, tout cela, joint à mon aversion naturelle pour la cruauté, m’inspire une telle horreur des duels, que je les regarde comme le dernier degré de brutalité où les hommes puissent parvenir. Celui qui va se battre de gaîté de cœur n’est à mes yeux qu’une bête féroce qui s’efforce d’en déchirer un autre et, s’il reste le moindre sentiment naturel dans leur âme, je trouve celui qui périt moins à plaindre que le vainqueur. Voyez ces hommes accoutumés au sang, ils ne bravent les remords qu’en étouffant la voix de la nature ; ils deviennent par degrés cruels, insensibles ; ils se jouent de la vie des autres, et la punition d’avoir pu manquer d’humanité est de la perdre enfin tout à fait. Que sont-ils dans cet état ? Réponds, veux-tu leur devenir semblable ? Non, tu n’es point fait pour cet odieux abrutissement ; redoute le premier pas qui peut t’y conduire : ton âme est encore innocente et saine, ne commence pas à la dépraver, au péril de ta vie, par un effort sans vertu, un crime sans plaisir, un point d’honneur sans raison.
Je ne t’ai rien dit de ta Julie ; elle gagnera sans doute à laisser parler ton cœur. Un mot, un seul mot, et je te livre à lui. Tu m’as honorée quelquefois du tendre nom d’épouse ; peut-être en ce moment dois-je porter celui de mère. Veux-tu me laisser veuve avant qu’un nœud sacré nous unisse ?
P.S. J’emploie dans cette lettre une autorité à laquelle jamais homme sage n’a résisté. Si vous refusez de vous y rendre, je n’ai plus rien à vous dire ; mais pensez-y bien auparavant. Prenez huit jours de réflexion pour méditer sur cet important sujet. Ce n’est pas au nom de la raison que je vous demande ce délai, c’est au mien. Souvenez-vous que j’use en cette occasion du droit que vous m’avez donné vous-même, et qu’il s’étend au moins jusque-là.