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PREMIÈRE PARTIE.

LETTRE LXII.

Julie ou la Nouvelle Héloïse, Jean-Jacques Rousseau (1761)·Texte intégral, lettre 63 sur 162·Livre complet →

DE CLAIRE À JULIE.

Faudra-t-il toujours, aimable cousine, ne remplir envers toi que les plus tristes devoirs de l’amitié ? Faudra-t-il toujours dans l’amertume de mon cœur affliger le tien par de cruels avis ? Hélas ! tous nos sentiments nous sont communs, tu le sais bien, et je ne saurais t’annoncer de nouvelles peines que je ne les aie déjà senties. Que ne puis-je te cacher ton infortune sans l’augmenter ? ou que la tendre amitié n’a-t-elle autant de charmes que l’amour ! Ah que j’effacerais promptement tous les chagrins que je te donne !

Hier, après le concert, ta mère en s’en retournant, ayant accepté le bras de ton ami et toi celui de M. d’Orbe, nos deux pères restèrent avec mylord à parler de politique ; sujet dont je suis si excédée que l’ennui me chassa dans ma chambre. Une demi-heure après j’entendis nommer ton ami plusieurs fois avec assez de véhémence : je connus que la conversation avait changé d’objet, et je prêtai l’oreille. Je jugeai par la suite du discours qu’Édouard avait osé proposer ton mariage avec ton ami, qu’il appelait hautement le sien, et auquel il offrait de faire en cette qualité un établissement convenable. Ton père avait rejeté avec mépris cette proposition, et c’était là-dessus que les propos commençaient à s’échauffer. Sachez, lui disait mylord, malgré vos préjugés, qu’il est de tous les hommes le plus digne d’elle et peut-être le plus propre à la rendre heureuse. Tous les dons qui ne dépendent pas des hommes il les a reçus de la nature, et il y a ajouté tous les talents qui ont dépendu de lui. Il est jeune, grand, bien fait, robuste, adroit ; il a de l’éducation, du sens, des mœurs, du courage ; il a l’esprit orné, l’âme saine ; que lui manque-t-il donc pour mériter votre aveu ? La fortune ? il l’aura. Le tiers de mon bien suffit pour en faire le plus riche particulier du pays de Vaud, j’en donnerai s’il le faut jusqu’à la moitié. La noblesse ? vaine prérogative dans un pays où elle est plus nuisible qu’utile. Mais il l’a encore, n’en doutez pas, non point écrite d’encre en de vieux parchemins, mais gravée au fond de son cœur en caractères ineffaçables. En un mot, si vous préférez la raison au préjugé, et si vous aimez mieux votre fille que vos titres, c’est à lui que vous la donnerez.

Là-dessus ton père s’emporta vivement. Il traita la proposition d’absurde et de ridicule. Quoi ! mylord, dit-il, un homme d’honneur comme vous peut-il seulement penser que le dernier rejeton d’une famille illustre aille éteindre ou dégrader son nom dans celui d’un quidam sans asile et réduit à vivre d’aumônes ?... Arrêtez, interrompit Édouard ; vous parlez de mon ami, songez que je prends pour moi tous les outrages qui lui sont faits en ma présence, et que les noms injurieux à un homme d’honneur le sont encore plus à celui qui les prononce. De tels quidams sont plus respectables que tous les hobereaux de l’Europe, et je vous défie de trouver aucun moyen plus honorable d’aller à la fortune que les hommages de l’estime et les dons de l’amitié. Si le gendre que je vous propose ne compte point, comme vous, une longue suite d’aïeux toujours incertains, il sera le fondement et l’honneur de sa maison comme votre premier ancêtre le fut de la vôtre. Vous seriez-vous donc tenu pour déshonoré par l’alliance du chef de votre famille, et ce mépris ne rejaillirait-il pas sur vous-même ? Combien de grands noms retomberaient dans l’oubli si l’on ne tenait compte que de ceux qui ont commencé par un homme estimable ! Jugeons du passé par le présent ; sur deux ou trois citoyens qui s’illustrent par des moyens honnêtes, mille coquins anoblissent tous les jours leur famille ; et que prouvera cette noblesse dont leurs descendants seront si fiers, sinon les vols et l’infamie de leur ancêtre39 ? On voit, je l’avoue, beaucoup de malhonnêtes gens parmi les roturiers ; mais il y a toujours vingt à parier contre un qu’un gentilhomme descend d’un fripon. Laissons, si vous voulez, l’origine à part, et pesons le mérite et les services. Vous avez porté les armes chez un prince étranger, son père les a portées gratuitement pour la patrie. Si vous avez bien servi, vous avez été bien payé ; et, quelque honneur que vous ayez acquis à la guerre, cent roturiers en ont acquis encore plus que vous.

39.Les lettres de noblesse sont rares en ce siècle, et même elles y ont été illustrées au moins une fois. Mais quant à la noblesse qui s’acquiert à prix d’argent et qu’on achète avec des charges, tout ce que j’y vois de plus honorable est le privilège de n’être pas pendu. (Quoique ceci puisse s’appliquer à Chevert, qui, simple soldat en 1705, parvint au rang de lieutenant général en 1746, et fut nommé grand-croix de l’ordre de Saint-Louis en 1758, il est plus naturel de croire que Rousseau avait ici en vue son ami Duclos, anobli en 1768, sur la recommandation des États de Bretagne, dont il faisait partie comme député du tiers état. G. P.

De quoi s’honore donc, continua mylord Édouard, cette noblesse dont vous êtes si fier ? Que fait-elle pour la gloire de la patrie ou le bonheur du genre humain ? Mortelle ennemie des lois et de la liberté, qu’a-t-elle jamais produit dans la plupart des pays où elle brille, si ce n’est la force de la tyrannie et l’oppression des peuples ? Osez-vous dans une république vous honorer d’un état destructeur des vertus et de l’humanité, d’un état où l’on se vante de l’esclavage, et où l’on rougit d’être homme ? Lisez les annales de votre patrie40 ; en quoi votre ordre a-t-il bien mérité d’elle ? quels nobles comptez-vous parmi ses libérateurs ? Les Furts, les Tell, les Stauffacher, étaient-ils gentilshommes ? Quelle est donc cette gloire insensée dont vous faites tant de bruit ? Celle de servir un homme, et d’être à charge à l’état.

40.Il y a ici beaucoup d’inexactitude. Le pays de Vaud n’a jamais fait partie de la Suisse c’est une conquête des Bernois, et ses habitants ne sont ni citoyens, ni libres, mais sujets.

Conçois, ma chère, ce que je souffrais de voir cet honnête homme nuire ainsi par une âpreté déplacée aux intérêts de l’ami qu’il voulait servir. En effet, ton père, irrité par tant d’invectives piquantes quoique générales, se mit à les repousser par des personnalités. Il dit nettement à mylord Édouard que jamais homme de sa condition n’avait tenu les propos qui venaient de lui échapper. Ne plaidez point inutilement la cause d’autrui, ajouta-t-il d’un ton brusque ; tout grand seigneur que vous êtes, je doute que vous puissiez bien défendre la vôtre sur le sujet en question. Vous demandez ma fille pour votre ami prétendu sans savoir si vous-même seriez bon pour elle ; et je connais assez la noblesse d’Angleterre pour avoir sur vos discours une médiocre opinion de la vôtre.

Pardieu ! dit mylord, quoi que vous pensiez de moi, je serais bien fâché de n’avoir d’autre preuve de mon mérite que celui d’un homme mort depuis cinq cents ans. Si vous connaissez la noblesse d’Angleterre, vous savez qu’elle est la plus éclairée, la mieux instruite, la plus sage et la plus brave de l’Europe : avec cela, je n’ai pas besoin de chercher si elle est la plus antique ; car, quand on parle de ce qu’elle est, il n’est pas question de ce qu’elle fut. Nous ne sommes point, il est vrai, les esclaves du prince, mais ses amis ; ni les tyrans du peuple, mais ses chefs. Garants de la liberté, soutiens de la patrie et appuis du trône, nous formons un invincible équilibre entre le peuple et le roi. Notre premier devoir est envers la nation, le second envers celui qui la gouverne : ce n’est pas sa volonté mais son droit que nous consultons. Ministres suprêmes des lois dans la chambre des pairs, quelquefois même législateurs, nous rendons également justice au peuple et au roi, et nous ne souffrons point que personne dise Dieu et mon épée, mais seulement, Dieu et mon droit.

Voilà, monsieur, continua-t-il, quelle est cette noblesse respectable, ancienne autant qu’aucune autre, mais plus fière de son mérite que de ses ancêtres, et dont vous parlez sans la connaître. Je ne suis point le dernier en rang dans cet ordre illustre, et crois, malgré vos prétentions, vous valoir à tous égards. J’ai une sœur à marier ; elle est noble, jeune, aimable, riche ; elle ne cède à Julie que par les qualités que vous comptez pour rien. Si quiconque a senti les charmes de votre fille pouvait tourner ailleurs ses yeux et son cœur, quel honneur je me ferais d’accepter avec rien, pour mon beau-frère, celui que je vous propose pour gendre avec la moitié de mon bien !

Je connus à la réplique de ton père que cette conversation ne faisait que l’aigrir et, quoique pénétrée d’admiration pour la générosité de mylord Édouard, je sentis qu’un homme aussi peu liant que lui n’était propre qu’à ruiner à jamais la négociation qu’il avait entreprise. Je me hâtai donc de rentrer avant que les choses allassent plus loin. Mon retour fit rompre cet entretien, et l’on se sépara le moment d’après assez froidement. Quant à mon père, je trouvai qu’il se comportait très bien dans ce démêlé. Il appuya d’abord avec intérêt la proposition ; mais voyant que ton père n’y voulait point entendre, et que la dispute commençait à s’animer, il se retourna, comme de raison, du parti de son beau-frère et, en interrompant à propos l’un et l’autre par des discours modérés, il les retint tous deux dans des bornes dont ils seraient vraisemblablement sortis s’ils fussent restés tête à tête. Après leur départ, il me fit confidence de ce qui venait de se passer et, comme je prévis où il allait en venir, je me hâtai de lui dire que les choses étant en cet état, il ne convenait plus que la personne en question te vît si souvent ici, et qu’il ne conviendrait pas même qu’il y vînt du tout, si ce n’était faire une espèce d’affront à M. d’Orbe dont il était l’ami ; mais que je le prierais de l’amener plus rarement, ainsi que mylord Édouard. C’est, ma chère, tout ce que j’ai pu faire de mieux pour ne leur pas fermer tout à fait ma porte.

Ce n’est pas tout. La crise où je te vois me force à revenir sur mes avis précédents. L’affaire de mylord Édouard et de ton ami a fait par la ville tout l’éclat auquel on devait s’attendre. Quoique M. d’Orbe ait gardé le secret sur le fond de la querelle, trop d’indices le décèlent pour qu’il puisse rester caché. On soupçonne, on conjecture, on te nomme : le rapport du guet n’est pas si bien étouffé qu’on ne s’en souvienne, et tu n’ignores pas qu’aux yeux du public la vérité soupçonnée est bien près de l’évidence. Tout ce que je puis te dire pour ta consolation, c’est qu’en général on approuve ton choix, et qu’on verrait avec plaisir l’union d’un si charmant couple ; ce qui me confirme que ton ami s’est bien comporté dans ce pays, et n’y est guère moins aimé que toi. Mais que fait la voix publique à ton inflexible père ? Tous ces bruits lui sont parvenus ou lui vont parvenir, et je frémis de l’effet qu’ils peuvent produire, si tu ne te hâtes de prévenir sa colère. Tu dois t’attendre de sa part à une explication terrible pour toi-même, et peut-être à pis encore pour ton ami : non que je pense qu’il veuille à son âge se mesurer avec un jeune homme qu’il ne croit pas digne de son épée ; mais le pouvoir qu’il a dans la ville lui fournirait, s’il le voulait, mille moyens de lui faire un mauvais parti, et il est à craindre que sa fureur ne lui en inspire la volonté.

Je t’en conjure à genoux, ma douce amie, songe aux dangers qui t’environnent, et dont le risque augmente à chaque instant. Un bonheur inouï t’a préservée jusqu’à présent au milieu de tout cela ; tandis qu’il en est temps encore, mets le sceau de la prudence au mystère de tes amours, et ne pousse pas à bout la fortune, de peur qu’elle n’enveloppe dans tes malheurs celui qui les aura causés. Crois-moi, mon ange, l’avenir est incertain ; mille événements peuvent, avec le temps, offrir des ressources inespérées ; mais, quant à présent, je te l’ai dit et le répète plus fortement, éloigne ton ami, ou tu es perdue.