PREMIÈRE PARTIE.
LETTRE LXIII.
Julie ou la Nouvelle Héloïse, Jean-Jacques Rousseau (1761)·Texte intégral, lettre 64 sur 162·Livre complet →
DE JULIE À CLAIRE.
Tout ce que tu avais prévu, ma chère, est arrivé. Hier, une heure après notre retour, mon père entra dans la chambre de ma mère, les yeux étincelants, le visage enflammé, dans un état, en un mot, où je ne l’avais jamais vu. Je compris d’abord qu’il venait d’avoir querelle, ou qu’il allait la chercher ; et ma conscience agitée me fit trembler d’avance.
Il commença par apostropher vivement, mais en général, les mères de famille qui appellent indiscrètement chez elles des jeunes gens sans état et sans nom, dont le commerce n’attire que honte et déshonneur à celles qui les écoutent. Ensuite, voyant que cela ne suffisait pas pour arracher quelque réponse d’une femme intimidée, il cita sans ménagement en exemple ce qui s’était passé dans notre maison, depuis qu’on y avait introduit un prétendu bel esprit, un diseur de riens, plus propre à corrompre une fille sage qu’à lui donner aucune bonne instruction. Ma mère, qui vit qu’elle gagnerait peu de chose à se taire, l’arrêta sur ce mot de corruption, et lui demanda ce qu’il trouvait dans la conduite ou dans la réputation de l’honnête homme dont il parlait, qui pût autoriser de pareils soupçons. Je n’ai pas cru, ajouta-t-elle, que l’esprit et le mérite fussent des titres d’exclusion dans la société. À qui donc faudra-t-il ouvrir votre maison, si les talents et les mœurs n’en obtiennent pas l’entrée ? À des gens sortables, madame, reprit-il en colère, qui puissent réparer l’honneur d’une fille quand ils l’ont offensé. Non, dit-elle, mais à des gens de bien qui ne l’offensent point. Apprenez, dit-il, que c’est offenser l’honneur d’une maison que d’oser en solliciter l’alliance sans titres pour l’obtenir. Loin de voir en cela, dit ma mère, une offense, je n’y vois, au contraire, qu’un témoignage d’estime. D’ailleurs, je ne sache point que celui contre qui vous vous emportez ait rien fait de semblable à votre égard. Il l’a fait, madame, et fera pis encore si je n’y mets ordre : mais je veillerai, n’en doutez pas, aux soins que vous remplissez si mal.
Alors commença une dangereuse altercation qui m’apprit que les bruits de ville dont tu parles étaient ignorés de mes parents, mais durant laquelle ton indigne cousine eût voulu être à cent pieds sous terre. Imagine-toi la meilleure et la plus abusée des mères faisant l’éloge de sa coupable fille, et la louant, hélas ! de toutes les vertus qu’elle a perdues, dans les termes les plus honorables, ou, pour mieux dire, les plus humiliants ; figure-toi un père irrité, prodigue d’expressions offensantes, et qui, dans tout son emportement, n’en laisse pas échapper une qui marque le moindre doute sur la sagesse de celle que le remords déchire et que la honte écrase en sa présence. Oh ! quel incroyable tourment d’une conscience avilie, de se reprocher des crimes que la colère et l’indignation ne pourraient soupçonner ! Quel poids accablant et insupportable que celui d’une fausse louange et d’une estime que le cœur rejette en secret ! Je m’en sentais tellement oppressée, que, pour me délivrer d’un si cruel supplice, j’étais prête à tout avouer, si mon père m’en eût laissé le temps ; mais l’impétuosité de son emportement lui faisait redire cent fois les mêmes choses et changer à chaque instant de sujet. Il remarqua ma contenance basse, éperdue, humiliée, indice de mes remords. S’il n’en tira pas la conséquence de ma faute, il en tira celle de mon amour ; et, pour m’en faire plus de honte, il en outragea l’objet en des termes si odieux et si méprisants que je ne pus, malgré tous mes efforts, le laisser poursuivre sans l’interrompre.
Je ne sais, ma chère, où je trouvai tant de hardiesse, et quel moment d’égarement me fit oublier ainsi le devoir et la modestie ; mais si j’osai sortir un instant d’un silence respectueux, j’en portai, comme tu vas voir, assez rudement la peine. Au nom du ciel, lui dis-je, daignez vous apaiser ; jamais un homme digne de tant d’injures ne sera dangereux pour moi. À l’instant, mon père, qui crut sentir un reproche à travers ces mots, et dont la fureur n’attendait qu’un prétexte, s’élança sur ta pauvre amie : pour la première fois de ma vie je reçus un soufflet qui ne fut pas le seul ; et, se livrant à son transport avec une violence égale à celle qu’il lui avait coûtée, il me maltraita sans ménagement, quoique ma mère se fût jetée entre deux, m’eût couverte de son corps, et eût reçu quelques-uns des coups qui m’étaient portés. En reculant pour les éviter, je fis un faux pas, je tombai, et mon visage alla donner contre le pied d’une table qui me fit saigner.
Ici finit le triomphe de la colère et commença celui de la nature. Ma chute, mon sang, mes larmes, celles de ma mère l’émurent ; il me releva avec un air d’inquiétude et d’empressement ; et, m’ayant assise sur une chaise, ils recherchèrent tous deux avec soin si je n’étais point blessée. Je n’avais qu’une légère contusion au front et ne saignais que du nez. Cependant je vis au changement d’air et de voix de mon père, qu’il était mécontent de ce qu’il venait de faire. Il ne revint point à moi par des caresses, la dignité paternelle ne souffrait pas un changement si brusque ; mais il revint à ma mère avec de tendres excuses ; et je voyais bien, aux regards qu’il jetait furtivement sur moi, que la moitié de tout cela m’était indirectement adressée. Non, ma chère, il n’y a point de confusion si touchante que celle d’un tendre père qui croit s’être mis dans son tort. Le cœur d’un père sent qu’il est fait pour pardonner, et non pour avoir besoin de pardon.
Il était l’heure du souper ; on le fit retarder pour me donner le temps de me remettre, et mon père ne voulant pas que les domestiques fussent témoins de mon désordre, m’alla chercher lui-même un verre d’eau, tandis que ma mère me bassinait le visage. Hélas ! cette pauvre maman, déjà languissante et valétudinaire, elle se serait bien passée d’une pareille scène, et n’avait guère moins besoin de secours que moi.
À table, il ne me parla point mais ce silence était de honte et non de dédain ; il affectait de trouver bon chaque plat pour dire à ma mère de m’en servir et ce qui me toucha le plus sensiblement, fut de m’apercevoir qu’il cherchait les occasions de me nommer sa fille, et non pas Julie, comme à l’ordinaire.
Après le souper, l’air se trouva si froid que ma mère fit faire du feu dans sa chambre. Elle s’assit à l’un des coins de la cheminée, et mon père à l’autre ; j’allais prendre une chaise pour me placer entre eux, quand, m’arrêtant par ma robe, et me tirant à lui sans rien dire, il m’assit sur ses genoux. Tout cela se fit si promptement, et par une sorte de mouvement si involontaire, qu’il en eut une espèce de repentir le moment d’après. Cependant j’étais sur ses genoux, il ne pouvait plus s’en dédire ; et, ce qu’il y avait de pis pour la contenance, il fallait me tenir embrassée dans cette gênante attitude. Tout cela se faisait en silence : mais je sentais de temps en temps ses bras se presser contre mes flancs avec un soupir assez mal étouffé. Je ne sais quelle mauvaise honte empêchait ses bras paternels de se livrer à ces douces étreintes. Une certaine gravité qu’on n’osait quitter, une certaine confusion qu’on n’osait vaincre, mettaient entre un père et sa fille ce charmant embarras que la pudeur et l’amour donnent aux amants ; tandis qu’une tendre mère, transportée d’aise, dévorait en secret un si doux spectacle. Je voyais, je sentais tout cela, mon ange, et ne pus tenir plus longtemps à l’attendrissement qui me gagnait. Je feignis de glisser ; je jetai, pour me retenir, un bras au cou de mon père ; je penchai mon visage sur son visage vénérable, et dans un instant il fut couvert de mes baisers et inondé de mes larmes ; je sentis à celles qui lui coulaient des yeux qu’il était lui-même soulagé d’une grande peine : ma mère vint partager nos transports. Douce et paisible innocence, tu manquas seule à mon cœur pour faire de cette scène de la nature le plus délicieux moment de ma vie !
Ce matin, la lassitude et le ressentiment de ma chute m’ayant retenue au lit un peu tard, mon père est entré dans ma chambre avant que je fusse levée ; il s’est assis à côté de mon lit en s’informant tendrement de ma santé ; il a pris une de mes mains dans les siennes, il s’est abaissé jusqu’à la baiser plusieurs fois en m’appelant sa chère fille, et me témoignant du regret de son emportement. Pour moi, je lui ai dit et je le pense, que je serais trop heureuse d’être battue tous les jours au même prix, et qu’il n’y a point de traitement si rude qu’une seule de ses caresses n’efface au fond de mon cœur.
Après cela, prenant un ton plus grave, il m’a remise sur le sujet d’hier, et m’a signifié sa volonté en termes honnêtes, mais précis. Vous savez, m’a-t-il dit, à qui je vous destine ; je vous l’ai déclaré dès mon arrivée, et ne changerai jamais d’intention sur ce point. Quant à l’homme dont m’a parlé mylord Édouard, quoique je ne lui dispute point le mérite que tout le monde lui trouve, je ne sais s’il a conçu de lui-même le ridicule espoir de s’allier à moi, ou si quelqu’un a pu le lui inspirer ; mais, quand je n’aurais personne en vue, et qu’il aurait toutes les guinées de l’Angleterre, soyez sûre que je n’accepterais jamais un tel gendre. Je vous défends de le voir et de lui parler de votre vie, et cela autant pour la sûreté de la sienne que pour votre honneur. Quoique je me sois toujours senti peu d’inclination pour lui, je le hais, surtout à présent, pour les excès qu’il m’a fait commettre, et ne lui pardonnerai jamais ma brutalité.
À ces mots, il est sorti sans attendre ma réponse, et presque avec le même air de sévérité qu’il venait de se reprocher. Ah ! ma cousine, quels monstres d’enfer sont ces préjugés qui dépravent les meilleurs cœurs, et font taire à chaque instant la nature !
Voilà, ma Claire, comment s’est passée l’explication que tu avais prévue, et dont je n’ai pu comprendre la cause jusqu’à ce que ta lettre me l’ait apprise. Je ne puis bien te dire quelle révolution s’est faite en moi, mais depuis ce moment je me trouve changée ; il me semble que je tourne les yeux avec plus de regret sur l’heureux temps où je vivais tranquille et contente au sein de ma famille, et que je sens augmenter le sentiment de ma faute avec celui des biens qu’elle m’a fait perdre. Dis, cruelle, dis-lemoi, si tu l’oses, le temps de l’amour serait-il passé, et faut-il ne se plus revoir ? Ah ! sens-tu bien tout ce qu’il y a de sombre et d’horrible dans cette funeste idée ? Cependant l’ordre de mon père est précis, le danger de mon amant est certain. Sais-tu ce qui résulte en moi de tant de mouvements opposés qui s’entredétruisent ? Une sorte de stupidité qui me rend l’âme presque insensible, et ne me laisse l’usage ni des passions, ni de la raison. Le moment est critique, tu me l’as dit et je le sens ; cependant je ne fus jamais moins en état de me conduire. J’ai voulu tenter vingt fois d’écrire à celui que j’aime, je suis prête à m’évanouir à chaque ligne, et n’en saurais tracer deux de suite. Il ne me reste que toi, ma douce amie ; daigne penser, parler, agir pour moi ; je remets mon sort en tes mains ; quelque parti que tu prennes, je confirme d’avance tout ce que tu feras : je confie à ton amitié ce pouvoir funeste que l’amour m’a vendu si cher. Sépare-moi pour jamais de moi-même, donne-moi la mort s’il faut que je meure, mais ne me force pas à me percer le cœur de ma propre main.
Ô mon ange ma protectrice quel horrible emploi je te laisse ! Auras-tu le courage de l’exercer ? sauras-tu bien en adoucir la barbarie ? Hélas ! ce n’est pas mon cœur seul qu’il faut déchirer. Claire, tu le sais, tu le sais, comment je suis aimée ! Je n’ai pas même la consolation d’être la plus à plaindre. De grâce, fais parler mon cœur par ta bouche ; pénètre le tien de la tendre commisération de l’amour ; console un infortuné ; dis-lui cent fois... ah ! dis-lui... Ne crois-tu pas, chère amie, que, malgré tous les préjugés, tous les obstacles, tous les revers, le ciel nous a faits l’un pour l’autre ? Oui, oui, j’en suis sûre, il nous destine à être unis ; il m’est impossible de perdre cette idée, il m’est impossible de renoncer à l’espoir qui la suit. Dis-lui qu’il se garde lui-même du découragement et du désespoir. Ne t’amuse point à lui demander en mon nom amour et fidélité, encore moins à lui en promettre autant de ma part ; l’assurance n’en est-elle pas au fond de nos âmes ? ne sentons-nous pas qu’elles sont indivisibles, et que nous n’en avons plus qu’une à nous deux ? Dis-lui donc seulement qu’il espère, et que si le sort nous poursuit, il se fie au moins à l’amour car je le sens, ma cousine, il guérira de manière ou d’autre les maux qu’il nous cause, et, quoi que le ciel ordonne de nous, nous ne vivrons pas longtemps séparés.
P.S. Après ma lettre écrite, j’ai passé dans la chambre de ma mère, et je m’y suis trouvée si mal, que je suis obligée de venir me remettre dans mon lit ; je m’aperçois même, je crains, ah ! ma chère, je crains bien que ma chute d’hier n’ait quelque suite plus funeste que je n’avais pensé. Ainsi tout est fini pour moi ; toutes mes espérances m’abandonnent en même temps.