PREMIÈRE PARTIE.
LETTRE XL.
Julie ou la Nouvelle Héloïse, Jean-Jacques Rousseau (1761)·Texte intégral, lettre 42 sur 162·Livre complet →
DE FANCHON REGARD À JULIE.
Mademoiselle,
Pardonnez une pauvre fille au désespoir, qui, ne sachant plus que devenir, ose encore avoir recours à vos bontés. Car vous ne vous lassez point de consoler les affligés, et je suis si malheureuse qu’il n’y a que vous et le bon Dieu que mes plaintes n’importunent pas. J’ai eu bien du chagrin de quitter l’apprentissage où vous m’aviez mise ; mais, ayant eu le malheur de perdre ma mère cet hiver, il a fallu revenir auprès de mon pauvre père, que sa paralysie retient toujours dans son lit.
Je n’ai pas oublié le conseil que vous aviez donné à ma mère de tâcher de m’établir avec un honnête homme qui prît soin de la famille. Claude Anet, que monsieur votre père avait ramené du service, est un brave garçon, rangé, qui sait un bon métier, et qui me veut du bien. Après tant de charité que vous avez eue pour nous, je n’osais plus vous être incommode, et c’est lui qui nous a fait vivre pendant tout l’hiver. Il devait m’épouser ce printemps ; il avait mis son cœur à ce mariage : mais on m’a tellement tourmentée pour payer trois ans de loyer échu à Pâques, que, ne sachant où prendre tant d’argent comptant, le pauvre jeune homme s’est engagé derechef, sans m’en rien dire, dans la compagnie de M. de Merveilleux, et m’a apporté l’argent de son engagement33. M. de Merveilleux n’est plus à Neufchâtel que pour sept ou huit jours, et Claude Anet doit partir dans trois ou quatre pour suivre la recrue ; ainsi nous n’avons pas le temps ni le moyen de nous marier, et il me laisse sans aucune ressource. Si, par votre crédit ou celui de monsieur le baron, vous pouviez nous obtenir au moins un délai de cinq ou six semaines, on tâcherait, pendant ce temps-là, de prendre quelque arrangement pour nous marier ou pour rembourser ce pauvre garçon ; mais je le connais bien, il ne voudra jamais reprendre l’argent qu’il m’a donné.
33.Voyez le livre IV des Confessions où Rousseau se loue beaucoup de M. de Merveilleux, officier dans les gardes suisses, et de sa mère qui tâchèrent vainement de lui être utiles lors de son premier voyage a Paris, en 1731.
Il est venu ce matin un monsieur bien riche m’en offrir beaucoup davantage, mais Dieu m’a fait la grâce de le refuser. Il a dit qu’il reviendrait demain matin savoir ma dernière résolution. Je lui ai dit de n’en pas prendre la peine, et qu’il la savait déjà. Que Dieu le conduise ! il sera reçu demain comme aujourd’hui. Je pourrais bien aussi recourir à la bourse des pauvres ; mais on est si méprisé qu’il vaut mieux pâtir : et puis Claude Anet a trop de cœur pour vouloir d’une fille assistée.
Excusez la liberté que je prends, ma bonne demoiselle ; je n’ai trouvé que vous seule à qui j’ose avouer ma peine, et j’ai le cœur si serré qu’il faut finir cette lettre. Votre bien humble et affectionnée servante à vous servir.
Fanchon Regard