PREMIÈRE PARTIE.
LETTRE XLV.
Julie ou la Nouvelle Héloïse, Jean-Jacques Rousseau (1761)·Texte intégral, lettre 46 sur 162·Livre complet →
À JULIE.
Je n’en étais encore qu’à la seconde lecture de ta lettre quand mylord Édouard Bomston est entré. Ayant tant d’autres choses à te dire, comment aurais-je pensé, ma Julie, à te parler de lui ? Quand on se suffit l’un à l’autre, s’avise-t-on de songer à un tiers ? je vais te rendre compte de ce que j’en sais, maintenant que tu parais le désirer.
Ayant passé le Simplon, il était venu jusqu’à Sion au-devant d’une chaise qu’on devait lui amener de Genève à Brigue, et le désœuvrement rendant les hommes assez liants, il me rechercha. Nous fîmes une connaissance aussi intime qu’un Anglais naturellement peu prévenant peut la faire avec un homme fort préoccupé qui cherche la solitude. Cependant nous sentîmes que nous nous convenions ; il y a un certain unisson d’âmes qui s’aperçoit au premier instant, et nous fûmes familiers au bout de huit jours, mais pour toute la vie, comme deux Français l’auraient été au bout de huit heures pour tout le temps qu’ils ne se seraient pas quittés. Il m’entretint de ses voyages, et, le sachant Anglais, je crus qu’il m’allait parler d’édifices et de peintures. Bientôt je vis avec plaisir que les tableaux et les monuments ne lui avaient point fait négliger l’étude des mœurs et des hommes. Il me parla cependant des beaux-arts avec beaucoup de discernement mais modérément et sans prétention. J’estimai qu’il en jugeait avec plus de sentiment que de science, et par les effets plus que par les règles, ce qui me confirma qu’il avait l’âme sensible. Pour la musique italienne, il m’en parut enthousiaste comme à toi ; il m’en fit même entendre, car il mène un virtuose avec lui : son valet de chambre joue fort bien du violon, et lui-même passablement du violoncelle. Il me choisit plusieurs morceaux très pathétiques, à ce qu’il prétendait : mais, soit qu’un accent si nouveau pour moi demandât une oreille plus exercée, soit que le charme de la musique, si doux dans la mélancolie, s’efface dans une profonde tristesse, ces morceaux me firent peu de plaisir ; et j’en trouvai le chant agréable, à la vérité, mais bizarre et sans expression.
Il fut aussi question de moi, et mylord s’informa avec intérêt de ma situation ; je lui en dis tout ce qu’il en devait savoir. Il me proposa un voyage en Angleterre, avec des projets de fortune impossibles dans un pays où Julie n’était pas. Il me dit qu’il allait passer l’hiver à Genève, l’été suivant à Lausanne, et qu’il viendrait à Vevey avant de retourner en Italie : il m’a tenu parole, et nous nous sommes revus avec un nouveau plaisir.
Quant à son caractère, je le crois vif et emporté, mais vertueux et ferme ; il se pique de philosophie, et de ces principes dont nous avons autrefois parlé. Mais au fond je le crois par tempérament ce qu’il pense être par méthode ; et le vernis stoïque qu’il met à ses actions ne consiste qu’à parer de beaux raisonnements le parti que son cœur lui a fait prendre. J’ai cependant appris avec un peu de peine qu’il avait eu quelques affaires en Italie, et qu’il s’y était battu plusieurs fois.
Je ne sais ce que tu trouves de rêche dans ses manières : véritablement elles ne sont pas prévenantes, mais je n’y sens rien de repoussant. Quoique son abord ne soit pas aussi ouvert que son âme, et qu’il dédaigne les petites bienséances, il ne laisse pas, ce me semble, d’être d’un commerce agréable. S’il n’a pas cette politesse réservée et circonspecte qui se règle uniquement sur l’extérieur, et que nos jeunes officiers nous apportent de France, il a celle de l’humanité, qui se pique moins de distinguer au premier coup d’œil les états et les rangs, et respecte en général tous les hommes. Te l’avouerai-je naïvement ? La privation des grâces est un défaut que les femmes ne pardonnent point, même au mérite, et j’ai peur que Julie n’ait été femme une fois en sa vie.
Puisque je suis en train de sincérité, je te dirai encore, ma jolie prêcheuse, qu’il est inutile de vouloir donner le change à mes droits, et qu’un amour affamé ne se nourrit point de sermons. Songe, songe aux dédommagements promis et dus ; car toute la morale que tu m’as débitée est fort bonne ; mais, quoi que tu puisses dire, le chalet valait encore mieux.