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PREMIÈRE PARTIE.

LETTRE XLIV.

Julie ou la Nouvelle Héloïse, Jean-Jacques Rousseau (1761)·Texte intégral, lettre 45 sur 162·Livre complet →

DE JULIE.

Ne murmure pas tant, mon ami, de ce retour précipité. Il nous est plus avantageux qu’il ne semble, et quand nous aurions fait par adresse ce que nous avions fait par bienfaisance, nous n’aurions pas mieux réussi. Regarde ce qui serait arrivé si nous n’eussions suivi que nos fantaisies. Je serais allée à la campagne précisément la veille du retour de ma mère à la ville ; j’aurais eu un exprès avant d’avoir pu ménager notre entrevue ; il aurait fallu partir sur-le-champ, peut-être sans pouvoir t’avertir, te laisser dans des perplexités mortelles, et notre séparation se serait faite au moment qui la rendait le plus douloureuse. De plus, on aurait su que nous étions tous deux à la campagne ; malgré nos précautions, peut-être eût-on su que nous y étions ensemble ; du moins on l’aurait soupçonné, c’en était assez. L’indiscrète avidité du présent nous ôtait toute ressource pour l’avenir, et le remords d’une bonne œuvre dédaignée nous eût tourmentés toute la vie.

Compare à présent cet état à notre situation réelle. Premièrement ton absence a produit un excellent effet. Mon Argus n’aura pas manqué de dire à ma mère qu’on t’avait peu vu chez ma cousine : elle sait ton voyage et le sujet ; c’est une raison de plus pour t’estimer. Et le moyen d’imaginer que des gens qui vivent en bonne intelligence prennent volontairement pour s’éloigner le seul moment de liberté qu’ils ont pour se voir ! Quelle ruse avons-nous employée pour écarter une trop juste défiance ? La seule, à mon avis, qui soit permise à d’honnêtes gens, c’est de l’être à un point qu’on ne puisse croire, en sorte qu’on prenne un effort de vertu pour un acte d’indifférence. Mon ami, qu’un amour caché par de tels moyens doit être doux aux cœurs qui le goûtent ! Ajoute à cela le plaisir de réunir des amants désolés, et de rendre heureux deux jeunes gens si dignes de l’être. Tu l’as vue, ma Fanchon ; dis, n’est-elle pas charmante ? et ne mérite-t-elle pas bien tout ce que tu as fait pour elle ? N’est-elle pas trop jolie et trop malheureuse pour rester fille impunément ? Claude Anet, de son côté, dont le bon naturel a résisté par miracle à trois ans de service, en eût-il pu supporter encore autant sans devenir un vaurien comme tous les autres ? Au lieu de cela ils s’aiment et seront unis ; ils sont pauvres et seront aidés ; ils sont honnêtes gens et pourront continuer de l’être ; car mon père a promis de prendre soin de leur établissement. Que de biens tu as procurés à eux et à nous par ta complaisance, sans parler du compte que je t’en dois tenir ! Tel est, mon ami, l’effet assuré des sacrifices qu’on fait à la vertu ; s’ils coûtent souvent à faire, il est toujours doux de les avoir faits, et l’on n’a jamais vu personne se repentir d’une bonne action.

Je me doute bien qu’à l’exemple de l’inséparable tu m’appelleras aussi la prêcheuse, et il est vrai que je ne fais pas mieux ce que je dis que les gens du métier. Si mes sermons ne valent pas les leurs, au moins je vois avec plaisir qu’ils ne sont pas comme eux jetés au vent. Je ne m’en défends point, mon aimable ami ; je voudrais ajouter autant de vertus aux tiennes qu’un fol amour m’en a fait perdre ; et, ne pouvant plus m’estimer moi-même, j’aime à m’estimer encore en toi. De ta part il ne s’agit que d’aimer parfaitement, et tout viendra comme de lui-même. Avec quel plaisir tu dois voir augmenter sans cesse les dettes que l’amour s’oblige à payer !

Ma cousine a su les entretiens que tu as eus avec son père au sujet de M. d’Orbe ; elle y est aussi sensible que si nous pouvions, en offices de l’amitié, n’être pas toujours en reste avec elle. Mon Dieu ! mon ami, que je suis une heureuse fille ! que je suis aimée et que je trouve charmant de l’être ! Père, mère, amie, amant, j’ai beau chérir tout ce qui m’environne, je me trouve toujours ou prévenue ou surpassée : il semble que tous les plus doux sentiments du monde viennent sans cesse chercher mon âme, et j’ai le regret de n’en avoir qu’une pour jouir de tout mon bonheur.

J’oubliais de t’annoncer une visite pour demain matin : c’est mylord Bomston qui vient de Genève, où il a passé sept ou huit mois. Il dit t’avoir vu à Sion à son retour d’Italie. Il te trouva fort triste, et parle au surplus de toi comme j’en pense. Il fit hier ton éloge si bien et si à propos devant mon père qu’il m’a tout à fait disposée à faire le sien. En effet j’ai trouvé du sens, du sel, du feu dans sa conversation. Sa voix s’élève et son œil s’anime au récit des grandes actions, comme il arrive aux hommes capables d’en faire. Il parle aussi avec intérêt des choses de goût, entre autres de la musique italienne qu’il porte jusqu’au sublime. Je croyais entendre encore mon pauvre frère. Au surplus, il met plus d’énergie que de grâce dans ses discours, et je lui trouve même l’esprit un peu rêche34. Adieu, mon ami.

34.Terme du pays, pris ici métaphoriquement. Il signifie au propre une surface rude au toucher, et qui cause un frissonnement désagréable en y passant la main, comme celle d’une brosse fort serrée, ou de velours d’Utrecht.