PREMIÈRE PARTIE.
LETTRE XXVII.
Julie ou la Nouvelle Héloïse, Jean-Jacques Rousseau (1761)·Texte intégral, lettre 29 sur 162·Livre complet →
DE CLAIRE.
Ma douleur me laisse à peine la force de vous écrire. Vos malheurs et les miens sont au comble. L’aimable Julie est à l’extrémité, et n’a peut-être pas deux jours à vivre. L’effort qu’elle fit pour vous éloigner d’elle commença d’altérer sa santé ; la première conversation qu’elle eut sur votre compte avec son père y porta de nouvelles attaques : d’autres chagrins plus récents ont accru ses agitations, et votre dernière lettre a fait le reste. Elle en fut si vivement émue, qu’après avoir passé une nuit dans d’affreux combats, elle tomba hier dans l’accès d’une fièvre ardente qui n’a fait qu’augmenter sans cesse, et lui a enfin donné le transport. Dans cet état elle vous nomme à chaque instant, et parle de vous avec une véhémence qui montre combien elle en est occupée. On éloigne son père autant qu’il est possible ; cela prouve assez que ma tante a conçu des soupçons : elle m’a même demandé avec inquiétude si vous n’étiez pas de retour ; et je vois que, le danger de sa fille effaçant pour le moment toute autre considération, elle ne serait pas fâchée de vous voir ici.
Venez donc, sans différer. J’ai pris ce bateau exprès pour vous porter cette lettre ; il est à vos ordres, servez-vous-en pour votre retour, et surtout ne perdez pas un moment, si vous voulez revoir la plus tendre amante qui fut jamais.