PREMIÈRE PARTIE.
LETTRE XXVIII.
Julie ou la Nouvelle Héloïse, Jean-Jacques Rousseau (1761)·Texte intégral, lettre 30 sur 162·Livre complet →
DE JULIE À CLAIRE.
Que ton absence me rend amère la vie que tu m’as rendue ! Quelle convalescence ! Une passion plus terrible que la fièvre et le transport m’entraîne à ma perte. Cruelle ! tu me quittes quand j’ai plus besoin de toi ; tu m’as quittée pour huit jours, peut-être ne me reverras-tu jamais. Oh ! si tu savais ce que l’insensé m’ose proposer !… et de quel ton !… M’enfuir ! le suivre ! m’enlever !… Le malheureux !… De qui me plains-je ? mon cœur, mon indigne cœur m’en dit cent fois plus que lui… Grand Dieu ! que serait-ce, s’il savait tout ?… il en deviendrait furieux, je serais entraînée, il faudrait partir… Je frémis…
Enfin mon père m’a donc vendue ! il fait de sa fille une marchandise, une esclave ! il s’acquitte à mes dépens ! il paye sa vie de la mienne !… car, je le sens bien, je n’y survivrai jamais… Père barbare et dénaturé ! Mérite-t-il… Quoi ! mériter ! c’est le meilleur des pères ; il veut unir sa fille à son ami, voilà son crime. Mais ma mère, ma tendre mère ! quel mal m’a-t-elle fait ?… Ah ! beaucoup : elle m’a trop aimée, elle m’a perdue.
Claire, que ferai-je ? que deviendrai-je ? Hanz ne vient point. Je ne sais comment t’envoyer cette lettre. Avant que tu la reçoives… avant que tu sois de retour… qui sait ? fugitive, errante, déshonorée… C’en est fait, c’en est fait, la crise est venue. Un jour, une heure, un moment, peut-être… qui est-ce qui sait éviter son sort ? Oh ! dans quelque lieu que je vive et que je meure, en quelque asile obscur que je traîne ma honte et mon désespoir, Claire, souviens-toi de ton amie. Hélas ! la misère et l’opprobre changent les cœurs… Ah ! si jamais le mien t’oublie, il aura beaucoup changé.