PREMIÈRE PARTIE.
LETTRE XXXVII.
Julie ou la Nouvelle Héloïse, Jean-Jacques Rousseau (1761)·Texte intégral, lettre 39 sur 162·Livre complet →
DE JULIE.
Ils sont partis ce matin, ce tendre père et cette mère incomparable, en accablant des plus tendres caresses une fille chérie, et trop indigne de leurs bontés. Pour moi, je les embrassais avec un léger serrement de cœur, tandis qu’au-dedans de lui-même ce cœur ingrat et dénaturé pétillait d’une odieuse joie. Hélas ! qu’est devenu ce temps heureux où je menais incessamment sous leurs yeux une vie innocente et sage, où je n’étais bien que contre leur sein, et ne pouvais les quitter d’un seul pas sans déplaisir ? Maintenant, coupable et craintive, je tremble en pensant à eux ; je rougis en pensant à moi ; tous mes bons sentiments se dépravent, et je me consume en vains et stériles regrets que n’anime pas même un vrai repentir. Ces amères réflexions m’ont rendu toute la tristesse que leurs adieux ne m’avaient pas d’abord donnée. Une secrète angoisse étouffait mon âme après le départ de ces chers parents. Tandis que Babi faisait les paquets, je suis entrée machinalement dans la chambre de ma mère ; et voyant quelques-unes de ses hardes encore éparses, je les ai toutes baisées l’une après l’autre, en fondant en larmes. Cet état d’attendrissement m’a un peu soulagée, et j’ai trouvé quelque sorte de consolation à sentir que les doux mouvements de la nature ne sont pas tout à fait éteints dans mon cœur. Ah ! tyran, tu veux en vain l’asservir tout entier, ce tendre et trop faible cœur ; malgré toi, malgré tes prestiges, il lui reste au moins des sentiments légitimes ; il respecte et chérit encore des droits plus sacrés que les tiens.
Pardonne, ô mon doux ami ! ces mouvements involontaires, et ne crains pas que j’étende ces réflexions aussi loin que je le devrais. Le moment de nos jours peut-être où notre amour est le plus en liberté n’est pas, je le sais bien, celui des regrets : je ne veux ni te cacher mes peines, ni t’en accabler ; il faut que tu les connaisses, non pour les porter, mais pour les adoucir. Dans le sein de qui les épancherais-je, si je n’osais les verser dans le tien ? N’es-tu pas mon tendre consolateur ? N’est-ce pas toi qui soutiens mon courage ébranlé ? N’est-ce pas toi qui nourris dans mon âme le goût de la vertu, même après que je l’ai perdue ? Sans toi, sans cette adorable amie dont la main compatissante essuya si souvent mes pleurs, combien de fois n’eussé-je pas déjà succombé sous le plus mortel abattement ! Mais vos tendres soins me soutiennent ; je n’ose m’avilir tant que vous m’estimez encore, et je me dis avec complaisance que vous ne m’aimeriez pas tant l’un et l’autre, si je n’étais digne que de mépris. Je vole dans les bras de cette chère cousine, ou plutôt de cette tendre sœur, déposer au fond de son cœur une importune tristesse. Toi, viens ce soir achever de rendre au mien la joie et la sérénité qu’il a perdues.