Classiques.app

PREMIÈRE PARTIE.

LETTRE XXXVIII.

Julie ou la Nouvelle Héloïse, Jean-Jacques Rousseau (1761)·Texte intégral, lettre 40 sur 162·Livre complet →

À JULIE.

Non, Julie, il ne m’est pas possible de ne te voir chaque jour que comme je t’ai vue la veille ; il faut que mon amour s’augmente et croisse incessamment avec tes charmes, et tu m’es une source inépuisable de sentiments nouveaux que je n’aurais pas même imaginés. Quelle soirée inconcevable ! Que de délices inconnues tu fis éprouver à mon cœur ! Ô tristesse enchanteresse ! ô langueur d’une âme attendrie ! combien vous surpassez les turbulents plaisirs, et la gaieté folâtre, et la joie emportée, et tous les transports qu’une ardeur sans mesure offre aux désirs effrénés des amants ! Paisible et pure jouissance qui n’a rien d’égal dans la volupté des sens, jamais, jamais ton pénétrant souvenir ne s’effacera de mon cœur ! Dieux ! quel ravissant spectacle, ou plutôt quelle extase, de voir deux beautés si touchantes s’embrasser tendrement, le visage de l’une se pencher sur le sein de l’autre, leurs douces larmes se confondre, et baigner ce sein charmant comme la rosée du ciel humecte un lis fraîchement éclos ! J’étais jaloux d’une amitié si tendre ; je lui trouvais je ne sais de quoi de plus intéressant que l’amour même, et je me voulais une sorte de mal de ne pouvoir t’offrir des consolations aussi chères, sans les troubler par l’agitation de mes transports. Non, rien, rien sur la terre n’est capable d’exciter un si voluptueux attendrissement que vos mutuelles caresses ; et le spectacle de deux amants eût offert à mes yeux une sensation moins délicieuse.

Ah ! qu’en ce moment j’eusse été amoureux de cette aimable cousine, si Julie n’eût pas existé ! Mais non, c’était Julie elle-même qui répandait son charme invincible sur tout ce qui l’environnait…

Moi, je te trouve trop parfaite pour une mortelle. Je t’imaginerais d’une espèce plus pure, si ce feu dévorant qui pénètre ma substance ne m’unissait à la tienne, et ne me faisait sentir qu’elles sont la même. Non, personne au monde ne te connaît, tu ne te connais pas toi-même ; mon cœur seul te connaît, te sent, et sait te mettre à ta place. Ma Julie ! ah ! quels hommages te seraient ravis si tu n’étais qu’adorée ! Ah ! si tu n’étais qu’un ange, combien tu perdrais de ton prix !

Dis-moi comment il se peut qu’une passion telle que la mienne puisse augmenter. Je l’ignore, mais je l’éprouve. Quoique tu me sois présente dans tous les temps, il y a quelques jours surtout que ton image, plus belle que jamais, me poursuit et me tourmente avec une activité à laquelle ni lieu ni temps ne me dérobe ; et je crois que tu me laissas avec elle dans ce chalet que tu quittas en finissant ta dernière lettre. Depuis qu’il est question de ce rendez-vous champêtre, je suis trois fois sorti de la ville ; chaque fois mes pieds m’ont porté des mêmes côtés, et chaque fois la perspective d’un séjour si désiré m’a paru plus agréable.

Non vide il mondo si leggiadri rami ;

Ne mosse ’l vento mai si verdi frondi32.

32.Jamais œil d’homme ne vit des bocages aussi charmants, jamais zéphyr n’agita plus de verts feuillages. Pétrarque.

Je trouve la campagne plus riante, la verdure plus fraîche et plus vive, l’air plus pur, le ciel plus serein ; le chant des oiseaux semble avoir plus de tendresse et de volupté ; le murmure des eaux inspire une langueur plus amoureuse, la vigne en fleurs exhale au loin de plus doux parfums ; un charme secret embellit tous les objets ou fascine mes sens ; on dirait que la terre se pare pour former à ton heureux amant un lit nuptial digne de la beauté qu’il adore et du feu qui le consume. Ô Julie ! ô chère et précieuse moitié de mon âme ! hâtons-nous d’ajouter à ces ornements du printemps la présence de deux amants fidèles. Portons le sentiment du plaisir dans des lieux qui n’en offrent qu’une vaine image ; allons animer toute la nature : elle est morte sous les feux de l’amour. Quoi ! trois jours d’attente ! trois jours encore ! Ivre d’amour, affamé de transports, j’attends ce moment tardif avec une douloureuse impatience. Ah ! qu’on serait heureux si le ciel ôtait de la vie tous les ennuyeux intervalles qui séparent de pareils instants !