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PREMIÈRE PARTIE.

RÉPONSE.

Julie ou la Nouvelle Héloïse, Jean-Jacques Rousseau (1761)·Texte intégral, chapitre 52 sur 162·Livre complet →

Il n’y a pas une ligne dans votre lettre qui ne me fasse glacer le sang, et j’ai peine à croire, après l’avoir relue vingt fois, que ce soit à moi qu’elle est adressée. Qui ? moi ? moi ? J’aurais offensé Julie ? J’aurais profané ses attraits ? Celle à qui chaque instant de ma vie j’offre des adorations eût été en butte à mes outrages ? Non, je me serais percé le cœur mille fois avant qu’un projet si barbare en eût approché ! Ah ! que tu le connais mal, ce cœur qui t’idolâtre, ce cœur qui vole et se prosterne sous chacun de tes pas, ce cœur qui voudrait inventer pour toi de nouveaux hommages inconnus aux mortels ; que tu le connais mal, ô Julie, si tu l’accuses de manquer envers toi à ce respect ordinaire et commun qu’un amant vulgaire aurait même pour sa maîtresse ! Je ne crois être ni impudent ni brutal, je hais les discours déshonnêtes, et n’entrai de mes jours dans les lieux où l’on apprend à les tenir. Mais, que je le redise après toi, que je renchérisse sur ta juste indignation ; quand je serais le plus vil des mortels, quand j’aurais passé mes premiers ans dans la crapule, quand le goût des honteux plaisirs pourrait trouver place en un cœur où tu règnes, oh ! dis-moi, Julie, ange du ciel ! dis-moi comment je pourrais apporter devant toi l’effronterie qu’on ne peut avoir que devant celles qui l’aiment ? Ah ! non, il n’est pas possible. Un seul de tes regards eût contenu ma bouche et purifié mon cœur. L’amour eût couvert mes désirs emportés des charmes de ta modestie ; il l’eût vaincue sans l’outrager ; et, dans la douce union de nos âmes, leur seul délire eût produit les erreurs des sens. J’en appelle à ton propre témoignage. Dis si, dans toutes les fureurs d’une passion sans mesure, je cessai jamais d’en respecter le charmant objet. Si je reçus le prix que ma flamme avait mérité, dis si j’abusai de mon bonheur pour outrager ta douce honte. Si d’une main timide l’amour ardent et craintif attenta quelquefois à tes charmes, dis si jamais une témérité brutale osa les profaner. Quand un transport indiscret écarte un instant le voile qui les couvre, l’aimable pudeur n’y substitue-t-elle pas aussitôt le sien ? Ce vêtement sacré t’abandonnerait-il un moment quand tu n’en aurais point d’autre ? Incorruptible comme ton âme honnête, tous les feux de la mienne l’ont-ils jamais altéré ? Cette union si touchante et si tendre ne suffit-elle pas à notre félicité ? Ne fait-elle pas seule tout le bonheur de nos jours ? Connaissons-nous au monde quelques plaisirs hors ceux que l’amour donne ? En voudrions-nous connaître d’autres ? Conçois-tu comment cet enchantement eût pu se détruire ? Comment ! j’aurais oublié, dans un moment, l’honnêteté, notre amour, mon honneur, et l’invincible respect que j’aurais toujours eu pour toi, quand même je ne t’aurais point adorée ! Non, ne le crois pas : ce n’est point moi qui pus t’offenser ; je n’en ai nul souvenir ; et, si j’eusse été coupable un instant, le remords me quitterait-il jamais ? Non, Julie : un démon jaloux d’un sort trop heureux pour un mortel a pris ma figure pour le troubler, et m’a laissé mon cœur pour me rendre plus misérable.

J’abjure, je déteste un forfait que j’ai commis, puisque tu m’en accuses, mais auquel ma volonté n’a point de part. Que je vais l’abhorrer, cette fatale intempérance qui me paraissait favorable aux épanchements du cœur, et qui put démentir si cruellement le mien ! J’en fais par toi l’irrévocable serment, dès aujourd’hui je renonce pour ma vie au vin comme au plus mortel poison ; jamais cette liqueur funeste ne troublera mes sens, jamais elle ne souillera mes lèvres, et son délire insensé ne me rendra plus coupable à mon insu. Si j’enfreins ce vœu solennel, amour, accable-moi du châtiment dont je serai digne : puisse à l’instant l’image de ma Julie sortir pour jamais de mon cœur, et l’abandonner à l’indifférence et au désespoir.

Ne pense pas que je veuille expier mon crime par une peine si légère ; c’est une précaution et non pas un châtiment : j’attends de toi celui que j’ai mérité, je l’implore pour soulager mes regrets. Que l’amour offensé se venge et s’apaise ; punismoi sans me haïr, je souffrirai sans murmure. Sois juste et sévère ; il le faut, j’y consens : mais si tu veux me laisser la vie, ôte-moi tout, hormis ton cœur.